Zhang Zhang, la célèbre violoniste de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo est une opposante farouche à la pensée woke et la cancel culture. Entre universalisme et engagement auprès des femmes, la musicienne lutte sans relâche contre ceux qui veulent diviser la société à tout prix. 

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Que répondez-vous à ceux qui disent que l’univers de la musique est réservé à une certaine élite et qu’il n’inclut pas assez de minorités ethniques ?


Zhang Zhang : Je les invite à prendre connaissance de certains faits. Par exemple, le prix des billets pour les concerts de musique classique et le nombre de concerts gratuits donnés régulièrement dans toute la France, les frais annuels des écoles de musique et des conservatoires locaux. Ensuite, comparez cela avec les billets des concerts de musique populaire, par exemple. Ceux pour les concerts des meilleurs orchestres à la Philharmonie de Paris coûtent 10 euros, et 8 euros pour les étudiants et les jeunes jusqu'à 28 ans. Combien coûte un ticket pour un concert de musique pop ou rap à l'Accor Arena ? Pour le prix d'une paire de chaussures de marque ou d'un sac à main, on peut payer un an d'abonnement à des concerts ou à des cours de musique. Mais rien n'oblige quiconque à choisir cette option plutôt qu'une autre. Pour devenir un musicien classique professionnel, il faut en moyenne 15 à 20 ans de dévouement continu et de pratique quotidienne entre 3 et 6 heures par jour, et ce dès le plus jeune âge, parfois dès 3 ans. Tout le monde ne veut pas de cette vie. Ceux qui la choisissent ne devraient pas être stigmatisés ou être accusés de discrimination envers ceux qui n’ont pas fait ce choix.
Ce n'est pas parce que certaines personnes qui ont des moyens apprécient cette musique qu'elle est uniquement destinée aux riches. La musique classique est l'un des arts les plus accessibles et les plus inclusifs au monde. N'importe qui, peut jouer et chanter cette musique s'il le souhaite. Les instruments sont unisexes, ouverts à tous. Le nombre d'orchestres, de chorales et d'écoles de musique à travers la planète représentés par des musiciens de toutes les ethnies témoigne de son universalisme.

Fild : Pensez-vous que la France, par ses valeurs et sa culture, saura résister à la vague d’orthodoxie bien-pensante ambiante ?

Zhang Zhang : Il n'y a rien de bon dans le désir d'annuler et de détruire. La France n'est pas une création toute neuve née au XXIe siècle. Elle a son histoire, sa culture et ses traditions. Rejeter et ignorer son héritage et ses racines n'apportera rien de positif à la société. Les véritables progrès sont réalisés lorsque les gens travaillent ensemble, et non lorsque la société est divisée. Je parle souvent de la révolution culturelle comme de l'ultime « cancel culture » des temps modernes, dont les dangers ne sont pas si éloignés que nous aimerions le croire, au regard de la montée en puissance de certaines idéologies dans notre société actuelle.

Fild : On attaque souvent vos origines, voire votre histoire familiale pour vous discréditer. Comment faites-vous pour résister face à vos détracteurs, que leur opposez-vous ?

Zhang Zhang : Ceux qui m'attaquent sur mes origines le font généralement parce qu'ils n'ont aucun argument logique pour contrer mes positions. C'est plutôt juvénile et pathétique. Entre les attaques racistes et le fait de m'accuser des décisions politiques de la Chine - passées, présentes et imaginées - le concept du « pas d’amalgame » ne semble pas s'appliquer aux asiatiques. Ces détracteurs vacillent entre trolls incultes et xénophobes mesquins qui trouvent probablement inacceptable qu'une femme asiatique prenne autant de place. C’est parfois ennuyeux, mais la plupart du temps, je considère ce genre de colifichets (un mot que j'ai appris dans la série Kaamelott ! ) comme un bon entraînement pour pouvoir progresser en français.

Fild : Quelle est votre conception du féminisme ?

Zhang Zhang : Le féminisme peut représenter beaucoup de choses. Je ne pense pas qu'il devrait y avoir une formule unique qui s'appliquerait à tous. L'injustice et le danger se présentent sous de nombreuses formes pour les filles et les femmes. Généraliser et catégoriser sont des erreurs qu’il faut essayer d'éviter.
La lutte contre les féminicides, la violence conjugale et la privation d'éducation sont de véritables combats que nous devons mener sans relâche. Mais en même temps, nous devrions être en mesure d'accepter que toutes les femmes ne sont pas des victimes potentielles des hommes, et que tous les hommes ne sont pas des persécuteurs potentiels des femmes.

Pour combattre les injustices et les inégalités, nous devons rallier les garçons et les hommes à considérer les filles et les femmes comme des alliées et des partenaires, différentes mais égales. Beaucoup d’hommes se comptent parmi les féministes. S’aliéner les hommes sur la seule base de leur sexe n'est pas une manière très intelligente de promouvoir les droits des femmes. Il ne faut pas oublier qu’il existe des femmes qui défendent farouchement des pratiques patriarcales barbares et archaïques imposées aux jeunes filles et femmes. L'une des choses qui me met très en colère est le fait qu'au XXIème siècle, des filles sont encore soumises à la pratique barbare de l'excision, et qu'il y a des femmes qui sont obligées de passer des tests de virginité avant le mariage, même en Europe. Je pense que toute femme prétendant que de telles pratiques sont des traditions culturelles qui doivent être respectées n'est pas une vraie féministe.
L’accès à l'éducation pour des filles dans des régions où elles sont souvent privées de cette opportunité me tient foncièrement à cœur. En 2009 et 2017, mon organisation Zhangomusiq a collecté des fonds pour construire deux écoles pour filles en Afghanistan. Ce qui s'y est passé dernièrement est l'une des grandes tragédies de notre époque, surtout pour les femmes. J'espère qu'un jour je pourrai de nouveau contribuer à la construction d'écoles pour les jeunes femmes afghanes. Nous ne devons pas les oublier, et nous devons être prêts à les aider de toutes les manières possibles.

Fild : Que reprochez-vous au néo-féminisme ?

Zhang Zhang : J'ai été choquée et extrêmement déçue par le manque de soutien montré à Mila par de nombreuses féministes qui font figure de ce mouvement au sein de la société française. Leur silence était assourdissant. Il semblerait que leur rage et leur sens de la justice ne s'appliquent qu'à des cibles sélectives, tel que le décompte du nombre d'hommes blancs siégeant au conseil d'administration d'une entreprise, ou la proportion de femmes musiciennes dans les orchestres symphoniques il y a 50 ans. Ainsi occupées à punir les symboles traditionnels du patriarcat, défendre une jeune fille de 16 ans menacée d'une violence extrême et sauvage parce qu'elle a eu le courage de faire face à des attaques sexistes, homophobe, et discriminatoires, ne semble pas assez pertinent pour figurer dans leur agenda. Ces « féministes » ne sont pas crédibles à mes yeux. Si l'on est incapable d'éprouver de la compassion pour toutes les victimes de sexisme et d'abus, de violence et d'injustice, quelle que soit l'origine de la victime ou de ses agresseurs, on n'est pas une vraie féministe. On est seulement une idéologue promouvant sa propre marque de justice biaisée, à l'opposé des valeurs universalistes.

22/09/2021 - Toute reproduction interdite




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