La semaine dernière, Roland Lombardi évoquait les raisons du phénomène Zemmour. Il analyse ici les limites du polémiste dans ses ambitions présidentielles. 

Carnets de campagne, la chronique politique de Roland Lombardi

Si Éric Zemmour est devenu au fil du temps – il le reconnaît lui-même – un « bobo parisien », il est quand même issu d’un milieu modeste. Et il en reste toujours quelque chose. Comme le milliardaire New Yorkais Donald Trump, que son père envoyait travailler dès son adolescence auprès des ouvriers des chantiers immobiliers familiaux, Zemmour possède les codes mentaux et verbaux pour faire mouche chez le plus grand nombre.

Sa posture réfractaire, sa pugnacité, sa franchise, son absence totale de langue de bois et un certain courage devant tous ses interlocuteurs, quels qu’ils soient, dénotent là encore des mièvreries et des éléments de langage de ses contemporains. D’où, d’ailleurs, son nouveau succès lors de l’émission « Face à la rue », tournée à Drancy, en Seine-Saint-Denis.

Au-delà des thèmes chers aux deux hommes (patriotisme, réindustrialisation, protectionnisme, indépendance, défense des frontières…), leur positionnement est similaire, comme le note Laure Mandeville : « Celui de l’homme providentiel improbable surgi du peuple pour pallier les défaillances de la classe politique. Il s’agit de se dresser contre la doxa en vigueur, d’oser sortir des « limites » imposées par les élites culturelles et politiques dominantes, de dire tout haut ce que la majorité pense tout bas. Une libération de la parole qui confère aux deux personnages une image de radicalité et d’indomptabilité qui choque les élites, mais devient le moteur de leur succès populaire ».

En dépit de la vaste culture politico-historique de Zemmour, on peut être parfois en total désaccord, surtout pour des spécialistes, avec ses positions comme sur ses choix économiques. Pour autant, il ne faut pas se faire d’illusion : la grande majorité des Français n’a cure des discussions d’intellectuels sur l’Histoire ou les grandes théories financières. Ils en ont surtout marre du politiquement correct et des doxas. Certes, les classes populaires aimeraient qu’on arrête l’auto-flagellation permanente et qu’on cesse de les sermonner et leur dire ad nauseam que leurs ancêtres sont à l’origine de tous les maux de l’humanité. Mais confrontées à la fois à la précarité sociale, une délinquance de plus en plus violente et une immigration devenue incontrôlable, elles veulent d’abord qu’on leur parle sans tabous et de manière décomplexée de leur pouvoir d’achat, de leur sécurité et de l’avenir du pays où grandiront leurs enfants.

C’est également pour cette raison que plus la classe politico-médiatique se moque de Zemmour, plus elle l’attaque par la reductio ad Hitlerum (« Raciste », « fasciste », « antisémite », « virus », « peste brune »…), et plus il monte (comme Trump en son temps !).

Pour le moment, ses « dérapages contrôlés » lui assurent le succès. Même s’il n’est jamais à l’abri d’un dérapage incontrôlé…

Et si la dynamique Zemmour faisait « pschitt » ?

Comme le rappelle encore avec justesse Laure Mandeville, Zemmour n’est pas Trump.

« Il n’en a pas le côté drôlatique et inconséquent, ni l’ego démesuré jusqu’à l’irrationnel, et sa vision est plus profonde. Mais, handicap certain, il n’a pas l’expérience des coups bas du vieux milliardaire, ni sa machine financière. Le polémiste ne peut s’appuyer non plus sur la machine d’un parti, alors que Trump avait pu profiter de la primaire pour prendre d’assaut un Parti républicain hostile ».

Dans une précédente chronique, j’avais également soulevé ces mêmes limites.

Depuis, il semblerait que le problème financier ait été résolu grâce au soutien de riches donateurs (Bolloré ?). Lors d’une présidentielle, on vote pour une personne et non pour un parti. Toutefois, le manque d’appareil, d’ancrage et de relais locaux pour tout candidat, aussi flamboyant et percutant soit-il, restent de lourds handicaps. Peut-être escompte-t-il s’inspirer de la stratégie du candidat Macron en 2017 qui, sans véritable mouvement derrière lui, a fait tomber dans son escarcelle certains barons PS, LR et centristes. Pour le polémiste, cela passerait dans un premier temps par le ralliement des grandes figures du camp souverainiste (De Villiers, Marion Maréchal, Nicolas Dupont-Aignan …). S’il parvient à se hisser au second tour – surtout si le candidat LR se retrouve en 3e ou en 4e position –, l’avenir de la droite dite classique ou de gouvernement serait grandement compromis. Dans l’affolement, tous les macron-compatibles au LR ou au Centre en profiteraient pour rejoindre ouvertement le Président sortant. Mais Zemmour pourrait alors éventuellement compter sur des personnalités et certains ténors LR, notamment les plus conservateurs et toujours réfractaires à Macron. Tout en scellant des alliances et négociant (toujours comme Macron) des circonscriptions avec les élus locaux et les futurs candidats de droite aux législatives qui suivront. Ce que Marine Le Pen s’est refusée à faire en 2017 en ne voulant pas sacrifier la trésorerie de son parti au profit du pouvoir.

De par ses réseaux et ses amitiés, Éric Zemmour pourrait alors réussir là où la présidente du RN a toujours pêché.

Nous sommes encore loin de ce scénario idéal pour Zemmour. Car pour cela, il faut d’abord qu’il franchisse la première, la plus importante et la plus difficile des étapes pour lui : obtenir les fameuses 500 signatures afin de pouvoir se présenter à la candidature suprême.

Or, et c’est un secret de Polichinelle, les maires qui seraient susceptibles de lui apporter leur paraphe subissent actuellement une pression terrible et inédite de la part des directions LR, mais également RN. Ainsi que des Conseils départementaux qui font chantage sur leurs subventions.

En fin de compte, toutes les campagnes présidentielles en France ont connu leurs coups de théâtre et leurs lots de surprises. Zemmour peut très bien continuer à progresser, comme Macron il y a cinq ans, s’effondrer brusquement, comme Chevènement en 2002, ou pire : faire simplement « pschitt » le 22 février 2022, avant 18h et la fin du dépôt des parrainages au Conseil constitutionnel.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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04/11/2021 - Toute reproduction interdite


Un supporter d'Eric Zemmour assiste à un meeting à Béziers, le 16 octobre 2021.
© Eric Gaillard/Reuters
De Roland Lombardi