L’ascension médiatico-politique du « presque candidat » est fulgurante et indéniable. Dès lors, la question que tous les observateurs se posent est la suivante : le phénomène Zemmour sera-t-il un feu de paille ou au contraire une lame de fond ? Dans cette première partie, Roland Lombardi revient sur les raisons du succès actuel du polémiste.

Carnets de campagne, la chronique politique de Roland Lombardi

La percée politico-médiatique d’Éric Zemmour est indiscutable. Si elle enthousiasme certains, elle en irrite d’autres. Ce qui est indéniable, c’est qu’elle a au moins le mérite de donner du piment à une campagne présidentielle qui s’annonçait plutôt terne, au vu des fades profils des candidats déjà déclarés, et surtout de l’inévitable rediffusion du duel Macron-Le Pen (au résultat prévisible et déjà-vu) que beaucoup ne souhaitaient pas.

Pour l’instant, comme le rappelle Michel Onfray, « Éric Zemmour surprend par sa vitesse et son efficacité ». Alors que beaucoup d’observateurs, coupés des réalités, font les étonnés, voire les stupéfaits ; par idéologie, ils ne parviennent pas à analyser, sauf par le mépris, cette ascension fulgurante. Les raisons sont pourtant limpides. Car ce que l’on nomme déjà comme le « phénomène Zemmour » n’est pas sans rappeler le « phénomène Trump » de 2015-2016 Outre-Atlantique.

Laure Mandeville, journaliste du Figaro et grande spécialiste des États-Unis – elle était l’une des rares à annoncer une victoire probable de Donald Trump en 2016 dans son Qui est vraiment Donald Trump ? –, nous livre peut-être l’une des meilleures analyses sur le sujet dans une récente tribune intitulée « Éric Zemmour est-il un Trump à la française ? ». Même si elle souligne fort justement les différences notables entre les deux hommes et surtout entre les mentalités et les sociétés françaises et américaines, l’ancienne correspondante aux États-Unis rappelle qu’ « au-delà des gouffres culturels qui séparent les deux hommes et de leurs différences de personnalités et de parcours évidentes, comment ne pas voir à quel point les ressorts des projets qu’ils défendent, et la dynamique de révolte contre le statu quo qui les porte, se ressemblent ? ».

Effectivement, c’est la révolte et la colère sourde d’un peuple, qu’une certaine élite politico-médiatique hors-sol occulte, qui expliquent en grande partie le succès actuel du polémiste français « presque candidat ».

Quoi qu’il en soit, Zemmour bouscule les lignes et affole l’establishment en ayant l’outrecuidance de perturber les stratégies et les scénarios prévus.

Même si les sondages, surtout à six mois de l’échéance, ont souvent la valeur des horoscopes des magazines people, il n’en reste pas moins que Zemmour ne cesse d’engranger les points, jusqu'à arriver même, dans certaines études, au second tour face au président sortant. Alors que la candidate du RN et les potentiels représentants LR stagnent ou s’écroulent. Par charité chrétienne, nous ne parlerons même pas des candidats de gauche…

De même, sur les réseaux sociaux, Zemmour surpasse et écrase en termes d’audience télévisuelle tous ses adversaires. L’énorme affluence dans ses dédicaces/meeting désespère au plus haut point les pauvres prétendants à la candidature LR qui peinent dans leurs réunions pour la primaire à combler les chaises vides !

L’analyse du réel et du terrain

Au-delà de ces faits tangibles et des analyses (trop ?) sophistiquées ou des plateaux TV, c’est du terrain et du réel que nous parviennent toujours les meilleurs enseignements.

Si Zemmour souhaite « réinventer le RPR » et se dit vouloir réconcilier les classes populaires et la « bourgeoisie patriote » – en quelque sorte une fusion entre la Manif pour tous et les Gilets jaunes –, on nous dit que le sulfureux polémiste ne touche, pour le moment, pas les premières. C’est d’ailleurs ce qu’il a implicitement reconnu dernièrement en déclarant que « Marine Le Pen n’a pour elle que des classes populaires, elle est enfermée dans une sorte de ghetto ouvrier et chômeur, qui sont des gens tout à fait respectables et importants, mais elle ne touche pas les CSP+ et la bourgeoisie ». Il est vrai que Zemmour rencontre un certain succès auprès des anciens électeurs du Sarkozy de 2007, de Fillon (7 millions de Français en 2017) et de Bellamy, des cathos tradi. Et aussi des CSP+, soit la petite et moyenne bourgeoisie qui a peur pour son avenir, son identité et sa culture, mais se préoccupe peu de l’insécurité économique, qui est l’une des angoisses majeures de la « France périphérique ».

Or, lorsqu’on a la chance de vivre dans « la vraie vie », que l’on regarde, discute et écoute autour de soi, il faudrait être malhonnête intellectuellement pour ne pas percevoir, que cela nous plaise ou non, une nouvelle tendance. Comme l’écrit si bien encore Laure Mandeville : « Sa percée n’en révèle pas moins qu’il se passe quelque chose d’important dans les tréfonds de la France de 2021 ».

Car Zemmour séduit de plus en plus ce que Christophe Guilluy ou Jérôme Sainte-Marie (Bloc contre bloc, 2019, Bloc populaire, 2021) appellent le « bloc populaire ».

Comme je l’écrivais dernièrement, beaucoup d’adhérents et de militants dits de « base » parmi les LR, empêtrés dans une primaire soporifique, sont dépités de devoir choisir entre des politiciens professionnels sans saveur qui, paniqués, courent après les thèmes de Zemmour et sont prêts - comme durant toute leur carrière - à changer d’avis au gré du vent pour grappiller quelques voix. Si certains voteront bien à la primaire le 4 décembre prochain, plusieurs le feront à contrecœur ou pour faire perdre le « traître » Bertrand, avant - comme nombreux l’annoncent déjà - de se tourner, quel que soit le résultat, vers Zemmour en avril prochain !

Au RN de Marine Le Pen, qui est mal en point mais qu’il ne faut surtout pas enterrer trop vite, on peut entendre une musique similaire chez les militants, déconcertés par la dynamique Zemmour, et qui ne l'ont pas encore rejoint, comme beaucoup d’« historiques » ou certains identitaires lassés de servir « une entreprise familiale et non leur cause ».

Et enfin, nul besoin d’évoquer le réservoir de voix que représentent les 70% d’abstentionnistes des dernières élections. La grande majorité de ces derniers, se sentant trahis par la droite et déçus par Sarkozy, Fillon et même Le Pen – qui a démontré, encore aux Régionales, son incapacité à accéder au pouvoir même localement –, s’apprêtent bel et bien à revenir aux urnes en écoutant le polémiste…

Comme le confirment toutes les enquêtes récentes, l’électorat français est de plus en plus à droite. L’essayiste et ancien éditorialiste le sait pertinemment.

C’est d’ailleurs l’erreur de la direction LR que de croire encore à la formule dépassée de Giscard : « La France veut être gouvernée au centre ». Depuis 2017, « l'accident » Macron et surtout son « En même temps » en ont écœuré plus d’un, réalisant surtout qu’ils étaient en train de précipiter le pays vers l’abîme !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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29/10/2021 - Toute reproduction interdite


Des partisans du commentateur d'extrême droite Eric Zemmour assistent à un meeting à Béziers, en France, le 16 octobre 2021.
© Eric Gaillard/Reuters
De Roland Lombardi