Interviews | 1 septembre 2020

Yves Thréard : « La droite est majoritaire en France mais n’a pas d’incarnation forte »

De Emmanuel de Gestas
4 min

Yves Thréard est directeur adjoint de la rédaction du Figaro. Brillant éditorialiste et observateur avisé de la vie politique française, il pose un regard aiguisé sur l’état de la droite en France.

                                                                    Entretien conduit par Emmanuel de Gestas

 

GGN : Dans une étude récente pour Le Point, l’Ifop met en avant la droitisation des Français. Qu’est-ce qui explique ce mouvement dextrogyre ?

Yves Thréard : Je pense sincèrement que les idées dominantes en France sont les idées d’ordre, de sécurité et d’autorité. C’est pour cette raison que le mouvement des Gilets Jaunes est devenu très impopulaire au fil du temps, les Français ayant été choqués par ce qu’ils ont vu. Par ailleurs, le confinement a montré que les Français acceptaient volontiers de se soumettre à la discipline exigée par les circonstances.

Je pense donc que cette droitisation est dû au fait que, pendant une quarantaine d’années, il y a eu un laisser-aller des pouvoirs publics face aux problèmes d’éducation, au délitement de celle-ci, des services publics, de l’autorité de l’État, notamment par rapport à l’immigration, etc. Tout cela a contribué à ce que ces notions républicaines soient aujourd’hui  au cœur des préoccupations des français.    

GGN : Comment résorber la fracture entre des élites mondialisées et une France périphérique enracinée ? Comment recréer du Commun ?

Yves Thréard : La fracture à résorber est de deux ordres. D’abord, il faut que les promesses formulées par les élites, notamment par le pouvoir économique et politique, soient tenues, et que les engagements soient respectés. Il faut aussi que ces élites s’auto-disciplinent pour s’imposer à elles-mêmes ce qu’elles veulent imposer à la population. C’est la première condition. La deuxième, c’est évidemment une condition économique, c’est-à-dire que plus un pays marche et va bien économiquement, mieux il se porte. Et puis il y a tout de même un troisième point que j’ajouterai : il ne faut pas que la mondialisation efface les singularités et les particularités des nations.

GGN : Comment jugez-vous l’état de la presse de droite en France ?

Yves Thréard : Je dirais que l’état de la presse de droite est à l’image de celui de la presse de gauche. Sauf que la presse de droite, si l’on regarde Le Figaro par exemple, se porte peut-être un peu mieux.  Elle est d’ailleurs le reflet de l’opinion en général, qui est une opinion qui demande justement que les valeurs soient respectées, que le pacte républicain soit maintenu et ne se délite pas dans une démagogie souvent portée par la presse de gauche.

GGN : L’affaire entre Valeurs actuelles et Danielle Obono montre-t-elle que la gauche exerce encore un magistère moral en France ?

Yves Thréard : Non, parce qu’en fait c’est une polémique qui n’a pas tellement d’ampleur. Cela dit, l’article est pour le moins maladroit. Quel intérêt de renvoyer Danielle Obono (député La France Insoumise de Paris, NDLR) à ses origines ? Si c’est pour montrer que l’esclavagisme n’est pas une singularité occidentale mais que les Arabes et les Africains y ont aussi participé, ils n’avaient pas besoin de faire cela. C’est une mise en scène grotesque.

GGN : Le terme « ensauvagement » est dans toutes les bouches pour qualifier la montée des violences, les politiques ont-ils pris pour autant la mesure du problème ?

Yves Thréard : Cela rejoint vos deux premières questions. Depuis trente ans, là aussi, chaque fois qu’il y a un fait-divers qui fracasse l’actualité parce qu’insoutenable, les politiques réagissent avec des mots forts, des mots pas toujours adaptés même si, en l’occurrence, je pense que le mot "ensauvagement" l’est parfaitement. Toutefois, derrière les mots, on ne voit pas les actes. Et là, nous touchons d’une part au problème des forces de l’ordre qui font leur boulot, et de l’autre de la justice, qui manque cruellement de moyens et ne fait pas exécuter les peines.

GGN : La droite est-elle armée politiquement pour répondre aux défis de la sécurité?

Yves Thréard : Non, elle n’est pas plus armée que le pouvoir actuel. Le problème ne sera résolu que si l’on se penche sérieusement sur la Justice qui a un budget absolument ridicule de huit milliards d’euros, sachant que la moitié de celui-ci est consacré à la pénitentiaire. Il faudrait donc des palais de justice qui soient beaucoup plus modernes, c’est-à-dire équipés avec tout l’arsenal numérique. Il faudrait aussi plus de magistrats et plus de greffiers pour raccourcir le temps judiciaire. Enfin, il faudrait surtout veiller à ce que les peines soient exécutées.

GGN : LR se cherche un candidat, Marine Le Pen semble rester soumise au plafond de verre ; qui, selon vous, est le plus à même d’incarner la droite pour 2022 ? Faut-il penser à une union des droites ?

Yves Thréard : C’est ce que vient de dire Christian Estrosi, qu’il faudrait que la droite passe un accord avec Emmanuel Macron. Le problème de la droite, c’est qu’effectivement, comme vous le dites, elle est majoritaire dans ce pays, mais qu’elle n’a pas d’incarnation forte. Que ce soit Baroin, Pécresse, Bertrand, ou Retailleau, il faut encore qu’ils fassent leurs preuves. L’homme qui symbolise auprès d’une partie de la population la droite aujourd’hui, en tout cas sur le volet économique, c’est quand même Emmanuel Macron.

GGN : Comment expliquez-vous le succès du Figaro, qui se classe comme le quotidien le plus lu en France ?

Yves Thréard : Cela rejoint notre discussion depuis le début de cet entretien. Il y a en France une réelle demande d’une population qui veut un journal complet, qui ne soit pas bêtement idéologique, qui ne sombre pas dans la démagogie et qui a un ancrage ferme, défendant toujours les mêmes idées. 

 

02/09/2020 - Toute reproduction interdite


Une manifestante en faveur des forces de police tient une banderole devant la préfecture de police française à Paris, le 27 juin 2020.
Christian Hartmann/Reuters
De Emmanuel de Gestas

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