Youssef Chiheb est l’un des meilleurs spécialistes de l’Islam radical et des territoires sensibles. Professeur Associé à l’université Paris XIII Cité-Sorbonne, il est aussi directeur de recherche au Centre Français pour la Recherche sur le Renseignement (CF2R). Il vient de publier un rapport éclairant sur les éléments de langage utilisés par l’islam salafo-wahhabite en France, qui sera rendu public en septembre. Entretien exclusif avec Emmanuel Razavi. 

Comment êtes-vous parvenu à constituer un glossaire du vocabulaire islamique ? A qui votre travail est-il destiné ?

Partant d’un constat, que l’Islam s’est transformé, au fil des siècles, d’une religion monothéiste en idéologies qui l’ont conduit à devenir une religion politique, politisée et politisable des Etats-nations dans le monde arabe, il était nécessaire de décrypter son vocabulaire pour décoder son ADN. En Islam, les éléments de langage sont à la fois polysémiques, métaphoriques et très élastiques au même titre qui est la langue arabe littéraire. Le langage théologique est à la fois politique, philosophique et/ou juridique. Chaque terme, décontextualisé ou recontextualisé de son cadre temporel peut être interprété différemment d’une mouvance à l’autre. Le terme Jihad n’a pas la même signification chez les wahhabites, les sunnites ou chez les frères musulmans. Il n’a pas non plus le même sens chez les littéralistes (Efforts) que chez les radicaux (Combat). Dans cette confusion, les mouvances radicales se sont emparées du vocabulaire islamique pour en faire un vecteur de violence légitime. La production d’un glossaire du vocabulaire islamique, à visée opérationnelle, fut nécessaire pour alimenter les services de sécurité, du renseignement et de l’administration pénitentiaire, en outil d’analyse et du décodage de la sémantique utilisée par les prédicateurs, les personnes radicalisées ou par les jihadistes. Le vocabulaire retenu fut celui qui présente une triple caractéristique : la fréquence de l’usage, la complexité polysémique et l’impact idéologique.

Pourquoi les islamistes utilisent-ils des éléments de langage arabes, alors qu’ils sont en France ?

Les trois religions monothéistes ont été révélées dans des langues de leur époque (l’hébreu pour le judaïsme et l’arabe pour l’islam). Les islamistes, on plutôt les salafistes, ne dérogent pas à cette règle, celle de l’attachement viscéral à la langue de la révélation. Sur le plan théologique il ne peut y avoir de dichotomie entre l’islam (révélation) et la langue arabe (langue de la révélation) pour préserver le coran de l’usurpation. En revanche, sur le plan idéologique, historique et géopolitique, le monde arabe ne peut survivre en dehors de l’islam. Les islamistes se sentent dépositaires de la révélation sacrée qu’est le saint coran révélé en langue arabe, par Gabriel à Mahomet. En France, les islamistes utilisent habilement la langue arabe pour couper les Français de confession musulmane de la langue de Molière qui considère comme une langue hybride, imbibée d’une sémantique laïque et illégitime car elle a renoncé à la langue originelle du christianisme, d’où le déclin de celui-ci. En parallèle, l’usage de la langue arabe est un handicap pour les services du renseignement, un marqueur identitaire et communautaire et un signe idéologique, dixit le salafisme par référence aux pieux prédécesseurs qui ne parlaient que la langue arabe. En somme une posture de « Gardiens du Temple ».

A quoi font référence les mots clés utilisés par les salafistes ? Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Partant du principe que le salafisme est un retour aux sources théologiques, sociétales et politiques qui ont fait la « gloire » de l’islam et des musulmans, les salafistes distillent les éléments de langage pour une prédication efficace et une réislamisation et reconversion des masses d’une génération sans repères. Tout d’abord, la toponymie qui fait référence aux icones historiques de l’islam. De plus en plus de jeunes de la troisième, voire de la quatrième génération se font baptisés Mohamed, Bilal, Islam, Oussama…. Quant aux convertis, fautes de capacité à changer leur état civil, ils excellent dans les « nouveaux prénoms », alias Abou ceci ou Abou cela…Ensuite, le nom des lieux de culte qui portent des noms de conquérants de chefs de guerre, dont Tariq Ibnou Ziyad, le conquérant de l’Espagne chrétienne. Aucune mosquée ne porte le nom d’un savant ou scientifique musulman tels Avicenne, Averroès, Ibnou Haytam qui furent de brillants médecins, mathématiciens ou astrophysiciens. Egalement, l’usage excessif du mot As Sunna (la tradition prophétique) pour discréditer les chiites d’Iran, qualifiés de kawarijs et des Frères musulmans qualifiés de collusion avec les gouvernants par référence au PJD au Maroc, Ennahda en Tunisies et l’autre PJD en Turquie.

Les Frères musulmans utilisent-ils des éléments de langage qui leurs sont propres ? Lesquels ?

Avant d’évoquer les éléments de langage des Frères musulmans il est important de définir la relation au fait politique des trois grandes mouvances de l’islam sunnite. Le wahhabisme se porte en garant de l’islam orthodoxe, des pratiques du rigorisme et de l’unicité de Dieu. Ce fut le deal politique avec la dynastie des Al Saoud, garant de l’intégralité des deux lieux Saints de l’islam (la Mecque et Médine). Les salafistes concentrent leur stratégie sur la transformation sociétale des masses pour déconstruire la démocratie, comme valeur cardinale des mécréants. Ils sont ainsi inscrits dans un temps politique plus long, qui finit par l’enclenchement du Jihad ou l’action violente, en partant du principe politique « pas de soumission au gouvernant, tout que celui-là n’est pas soumis à la charia d’Allah ». En revanche, les Frères musulmans sont solubles dans le jeu démocratique tout en étant hostiles à la démocratie dans sa définition occidentale. Ils cooptent les intellectuels, pénètrent les corps intermédiaires, infiltrent les élites, dont l’objectif final est la conquête du pouvoir (Maroc - Tunisie - Turquie - Egypte). Tariq Ramadan incarne cette stratégie de ce que j’appelle « l’islam politiquement et médiatiquement correct ». Les éléments de langage sont bien distillés, le discours est lissé et policé. Ils se qualifient eux-mêmes de « Franc-maçon musulmans ». Pas de référence au Jihad, réfutation du terrorisme, pas de marqueur identitaire, ni prosélytisme ostentatoire. Ils constituent un terreau pour l’émergence d’un parti politique en Europe en général et en France en particulier. Une posture de démocratie acceptant le verdict des unes, sans séparation des pouvoirs (laïcité), sans abolition de la charia (dixit le scandale du moratoire sur la lapidation proposé par l’icône des Fréristes, T. Ramadan lors de son débat avec N. Sarkozy). La démocratie est un cheval de Troie pour s’emparer du pouvoir afin déconstruire les valeurs cardinales des démocraties (liberté de conscience, égalité Femmes – Hommes, réforme sociétales progressistes…). Les Frères musulmans se concentrent sur les vulnérabilités philosophiques, juridiques et sociétales des démocraties occidentales. Ils tablent et parient sur leur déclin endogène en suivant le cycle des civilisations en ligne parabolique : émergence, apogée et déclin, puis la naissance d’une autre, en l’occurrence l’islam politique, tel le sphinx qui renaît de ces cendres.

En France, qui forme les islamistes à ces éléments de langage ? Des états comme le Qatar ou l’Arabie saoudite sont-ils à la manœuvre ?

L’intrusion des éléments de langage islamiste en France s’est effectuée en quatre séquences. La première étant la conséquence de la mainmise des pays du Maghreb sur le culte musulman en France. La République ne pouvant financer le culte, laïcité oblige, s’est fait piéger en délégant implicitement la gestion du fait religieux et de l’islam en France aux deux pays rivaux, au regard du poids démographique de leur diaspora (l’Algérie – Maroc). Des Imams autoproclamés ou téléguidés par Rabat et Alger avaient une double mission : le partage des mosquées (dixit les organisations religieuses) et les cours d’arabisation pour les jeunes Français, issus de l’immigration. La seconde séquence étant un prosélytisme téléguidé par les prédicateurs et les financiers de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Les premiers proposent la prise en charge de formation d’Imams dans les universités de Médine, de la Mecque et de Riyad, l’envoi de dizaine de milliers de livres théologiques et de Coran, sous forme de dons. Les Qataris, en quête de notoriété, financent les programmes d’arabisation, les subventions aux associations culturelles et les départs pour l’Omra (petit pèlerinage). La troisième séquence, et c’est la plus attentatoire à la sécurité nationale, s’est enclenchée depuis la guerre du Golfe, passant par les attentats du 11 septembre 2001 pour finir avec l’affaire des caricatures de Mohamet, publié par Charlie Hebdo. Enfin, la quatrième séquence, et c’est la plus difficile à contrôler, est le fruit d’un usage optimal de la « cyberislamisation » via les sites islamistes qui saturent les réseaux sociaux. Les plus grands prédicateurs wahabites sont entourés de professionnels des nouvelles technologies de communication pour contourner les filtres conventionnels des services du renseignement et pour wahhabiser et salafiser les zones de relégation territoriales où vivent la majorité des musulmans de France. L’objectif stratégique, étant l’élimination des Imams jadis contrôlés par les pays du Maghreb, détachés en France, et implanter des jeunes Imams Français made in Arabie Saoudite parfaitement bilingues et de préférence des convertis pour dédiaboliser le wahhabisme et le salafisme en France et en Europe.

Comment sensibiliser les médias et les services de renseignements français à ces éléments de langage ?

Tout d’abord la sensibilisation aux éléments de langage islamiste ne concerne pas que les médias et les services du renseignement, mais elle doit être généralisée aux chefs d’établissements scolaires, à l’administration pénitentiaire, aux sociologues et aux hommes politiques (élus locaux). Pour ce qui est des services du renseignement, le ministère de l’Intérieur a recruté ou externalisé l’analyse du fait religieux islamique à des spécialistes en islamologie et en langues des pays islamistes ou islamiques (l’arabe, le perse le pachtoun), cependant, la France a pris du retard en matière d’analyse islamologique et l’intégration de spécialistes pour apporter une expertise aux autres ministères en matière de radicalisation islamiste. Quant aux médias, ils doivent, en premier lieu, prendre du recul et faire la part des choses entre l’impératif de l’information et l’investigation. Beaucoup de médias font appel à des jeunes déboussolés des quartiers sensibles ou à des religieux ne maîtrisant ni la langue arabe de la révélation ni le corpus idéologique de la nébuleuse islamiste. Entre l’imam de Drancy et Tariq Ramadan, il y a de la place pour des académiciens qui peuvent apporter une plus-value en connaissances, loin de l’essentialisation de l’islam, de la caricature ou du prêt à penser. Un islamiste n’est pas forcément un salafiste et un salafiste n’est pas nécessairement un futur jihadiste. Les frères Kouachi, Mohamed Merah ou le commando du Bataclan ont été présentés par les médias comme tout ça à la fois ou aléatoirement comme des salafistes, alors qu’en réalité, ils étaient tous des radico - délinquants ne connaissent pas ou peu les éléments du langage dont il est question.

Des termes comme ‘’Haram’’ ou ‘’Halal’’ sont aujourd’hui devenus banals en France. Faut-il voir dans cette banalisation l’œuvre des islamistes, ou est-ce simplement lié à l’évolution de la société ?

La banalisation de certains éléments de langage est la conséquence de la saturation médiatique et la fascination pour ce langage polysémique. Les deux mots haram et halal (illicite – licite) traduisent la pensée islamiste qui repose sur une approche binaire : le mal et le bien, l’adoration et la mécréance, le musulman et le reste, le paradis et l’enfer…Quant à l’irruption du terme halal dans le vocabulaire français, il est dicté par des règles de marketing qui en a fait une niche économique, dixit aujourd’hui « le bio » , ciblant une communauté musulman (viande halal, rayon aux supermarché halal, boissons halal, vêtements halal, banques halal (finance islamique), produits touristiques halal (le hajj)… .Un marché estimé à plus de trois milliards d’Euros en France. En parallèle, la ségrégation sociale et/ou territoriale fournissent cette banalisation du langage islamiste et alimentent, de manière informelle, la langue française de référence. Ces mêmes éléments de langage islamiste désagrègent le socle social et modélisent les formes les plus élaborées du communautarisme subi ou choisi. Le vivre ensemble cède, de plus en plus, de la place au vivre entre soi et au multiculturalisme (au nom de la diversité) dans ses formes les plus corrosives. Les islamistes n’en pas demandent pas autant !

On dit que les Frères Musulmans utilisent un double discours. En France, que véhicule celui-ci ?

Comme je l’ai évoqué en réponse à vos questions précédentes, les Frères musulmans considèrent que la démocratie est un moyen et non un objectif. Ils croient aux institutions, aux élections et au pluralisme politique, ce qui est le contraire des salafistes qui réfutent le corpus démocratique dans tous ses aspects. Chaque année, lors la rencontre annuelle de l’ex UOIF, rebaptisée Musulmans de France, au Bourget, ils invitent des prédateurs de Turquie, d’Egypte et d’Europe pour consolider, coopter et intégrer la jeunesse, les intellectuels musulmans modérés dans une perspective de former, à terme, un parti politique avec un ancrage territorial dans les banlieues des grandes métropoles. Les Frères musulmans considèrent que leurs militants sont avant tout des électeurs et constituent un gisement électoral. Le double discours se manifeste par leur icône Tariq Ramadan qui défend une certaine forme de laïcité, une démocratie électorale et non politique, un vivre ensemble constitué d’une mosaïque de vivre entre soi… bref d’une société selon le modèle Anglo - saxon en utilisant habilement une sémantique élaborée pour hypnotiser la France et ré- islamiser les Français issus de l’immigration. Ses prises de position ambigües sur l’abolition de la charia, sur la lapidation de la femme pour adultère ou sur le port du hijab ou du burkini en témoignent.

26/07/2019 - Toute reproduction interdite


Youssef Chiheb
DR
De Emmanuel Razavi