Le Géopolitologue Roland Lombardi nous livre son analyse sur la diplomatie Française au Moyen Orient

Après la Syrie, où la France a été lamentablement éjectée du dossier, voici une nouvelle affaire internationale qui porte fortement préjudice à notre place en Méditerranée et au Moyen-Orient, tout en démontrant une énième fois toutes les vacuités de notre diplomatie économique et moralisatrice qui s’entrechoquent dans la zone.

Ainsi, au Yémen, où Riyad intervient depuis 2015 sans considération pour les victimes civiles « collatérales », voici la France qui est montrée du doigt pour ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite. Soit. Mais à bien y regarder ce n’est pas tant notre commerce d’armes en lui-même qui est en cause. Peut-être que si nos diplomates, ministres des Affaires étrangères et présidents, qui se succèdent depuis des décennies, ne bassinaient pas le monde entier avec leurs leçons de morale, le scandale, et s’en est bien un, serait passé inaperçu, comme pour d’autres pays. Combien de fois n’ai-je entendu, lors de mes déplacements dans la région cette phrase dans la bouche de mes interlocuteurs arabes : « vous les Français, vous n’êtes pas crédibles. Vous êtes une petite puissance hautaine et moralisatrice mais qui dans les faits, n’est qu’une marchande de canons, prisonnière de ses riches clients du Golfe ! ». En effet, la France est le 3e exportateur d’armes de la planète. Que cela nous plaise ou non c’est ainsi. De fait, ne soyons pas naïfs et surtout hypocrites : les sincérités morales et éthiques n’ont que peu de place dans les réalités de ce monde. Le vrai problème c’est quand ce commerce, voire notre diplomatie « des contrats » en général, deviennent une des principales clés de voûte de notre politique en Méditerranée et au Moyen-Orient. Surtout, lorsque nous faisons passer nos intérêts sécuritaires et géostratégiques derrières ces considérations mercantiles, comme ces dernières années en Syrie, où nos positions inconséquentes se limitaient simplement à plaire à nos clients saoudiens et qataris. Nous avons vu le pitoyable résultat !

D’ailleurs, il est étonnant de voir que les médias occidentaux ne se sont intéressés finalement à nos munitions qui tombaient sur les civils yéménites qu’à partir de la macabre affaire Khashoggi, le journaliste saoudien, proche des Frères musulmans, occis par les sbires du prince héritier saoudien... Pourtant, il y a quelques années déjà, nous étions déjà quelques uns, à vrai dire très peu, à dénoncer dans le désert notre dépendance commerciale envers le royaume saoudien dont l’acquisition de nos armes servait à tuer des civils aux Yémen ou à alimenter une rébellion soi-disant « modérée » en Syrie. En définitive, chez nos voisins du Sud, c’est moins le fait que notre chef d’Etat et son gouvernement assument à présent ces ventes d’armes que cette indignation sélective et à géométrie variable, selon les époques et les victimes, qui est en soi le plus révoltant. Comme je le dis souvent, en relations internationales, tout n’est pas qu’une question de parts de marché à conquérir, ou pire, d’idéologie. C’est souvent, et surtout, une question de psychologie.

Au Sud de la Méditerranée, comme au Moyen-Orient, on vit de dignité personnelle. Les peuples qui y vivent, sont des gens fiers qui méprisent, plus que tout, ceux qui s’humilient ou ceux qui renient leurs propres croyances, valeurs ou principes, d’autant plus pour des histoires d’achats de pétrole ou de ventes d’armes. Plus qu’ailleurs, pour être adopté dans le monde arabe comme un partenaire à part entière, il faut être respecté.

13/05/2019 - Toute reproduction interdite


Un patrouilleur français navigue à côté du Bahri-Yanbu, un cargo saoudien qui attend d'entrer dans le port du Havre, alors que des groupes de défense des droits humains tentent de bloquer le chargement des armes sur le navire, France, 10 mai 2019
Benoït Tessier/Reuters
De Roland Lombardi