L’ex-société Bygmalion, organisatrice des meetings de Nicolas Sarkozy en 2012, est devenue radioactive. Au point que l’ancien président de la République vient d’être condamné à un an de prison ferme. Xavier Bertrand, candidat aux élections présidentielles et ancien maire de Saint-Quentin, faisait lui aussi appel à Bygmalion, créée par l’un de ses proches, Bastien Millot.          

Par Ian Hamel, à Saint-Quentin (Aisne) *

En 2012, le président Nicolas Sarkozy se présente pour un nouveau mandat. Il est devancé dans les sondages par François Hollande, le candidat socialiste. Pour rattraper le retard, son équipe de campagne décide de multiplier les meetings géants, quitte à dépasser et même à doubler le plafond légal des frais de campagne autorisé pour chaque candidat. Au total, les dépenses explosent à 42,8 millions d’euros. À la manœuvre ? La société Bygmalion, spécialisée dans le conseil et la communication. Elle a été créée par Bastien Millot, né en 1972 à Saint-Quentin. Jérôme Lavrilleux, ancien directeur de cabinet du maire de Saint-Quentin, numéro deux de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy, est lui aussi originaire de cette sous-préfecture de l’Aisne, en 1972. En 2014, lorsqu’éclate le scandale Bygmalion, l’hebdomadaire Marianne titre : « La Saint-Quentin connection », un article illustré par les portraits des trois Saint-Quentinois, Xavier Bertrand, encadré par Jérôme Lavrilleux et Bastien Millot, devant l’hôtel de ville.

Mais en 2014, il ne fait plus très bon de citer Bygmalion. Xavier Bertrand, député-maire de Saint-Quentin, se précipite dans les médias parisiens pour jurer qu’il n’a jamais travaillé avec cette société de communication. Il serait même très fâché avec Bastien Millot et Jérôme Lavrilleux. Le problème, c’est que Xavier Bertrand a inauguré le 27 mai 2013, un an avant les élections municipales, Matélé, financée par la mairie de Saint-Quentin. Parmi les actionnaires, Demain TV, le groupe multimédia de La Voix du Nord, la société E-Facto, et Bygmalion, à hauteur de 11,2 %. Le 16 juin 2014, Le Monde titre sur « l’amnésie de Xavier Bertrand sur Bygmalion » : Si Xavier Bertrand, responsable politique national, n’a pas eu recours aux conseils de Bygmalion, « le maire ne peut pas en dire autant », souligne le quotidien du soir. Le futur candidat à l’élection présidentielle et le fondateur de Bygmalion sont des amis de longue date. À la fin des années 1980, Xavier Bertrand, alors attaché parlementaire de Jacques Braconnier, le sénateur-maire de Saint-Quentin, est en charge du conseil municipal des jeunes de la ville, où siège un certain Bastien Millot. Quant à Jérôme Lavrilleux, c’est Xavier Bertrand qui lui a donné sa première carte d’adhérent au parti néo-gaulliste.

Une adjointe de Saint Quentin travaillait pour Bygmalion

Autre complication, c’est que l’implication de Bygmalion à Saint-Quentin ne s’arrête pas à une simple participation dans Matélé. Monique Bry, adjointe au maire, en charge de la rénovation urbaine, a travaillé de 2009 à 2011 comme rédactrice dans la société de Bastien Millot. Réaction immédiate de Xavier Bertrand, faussement indigné : « J’ignorais tout de l’activité de Madame Bry, c’est incroyable ! Je l’ai convoquée immédiatement dans mon bureau pour lui demander les conditions exactes de sa collaboration ». Le maire de Saint-Quentin feint d’ignorer que son adjointe est très proche de Jérôme Lavrilleux, un ami intime de Bastien Millot. Elle est même sa suppléante dans le canton de Saint-Quentin Nord ! La colère de Xavier Bertrand contre son adjointe s’est très vite estompée et Monique Bry n’a pas été démise de ses fonctions d’adjointe.

L’ancien ministre du Travail de Nicolas Sarkozy ignorait-il également que des jeunes militants de l’UMP de l’Aisne effectuaient des stages dans cette société de communication ? Notamment Baptiste Piekazc, chargé de communication des Jeunes Populaires de l’Aisne, et membre de La Manufacture, le think tank de Xavier Bertrand. Bygmalion avait aussi recruté l’ancienne directrice de L’Aisne nouvelle, dont le siège est à Saint-Quentin, après la reprise du journal par Le Courrier picard, comme directrice administratrice et financière.

Prison ferme pour les amis de Bertrand

Le tableau ne serait pas complet sans le contrat signé par la Maison de l’emploi et de la formation (MEF) de Saint-Quentin avec Bygmalion pour la refonde de son site Internet. Enfin, Bastien Millot avait été nommé au conseil d’administration du lycée Henri-Martin de Saint-Quentin en septembre 2013… Explication quelque peu tirée par les cheveux de Xavier Bertrand, revenu de son amnésie : Bastien Millot et Jérôme Lavrilleux voulaient l’abattre, raison pour laquelle « Bygmalion a essayé de créer une nébuleuse au niveau local en rendant service à un certain nombre de personnes dans le but de me déstabiliser », jure-t-il le 12 juillet 2014 dans L’Aisne nouvelle.

Certes, Xavier Bertrand n’a jamais été mis en cause dans le financement illégal de la campagne électorale de 2012 de Nicolas Sarkozy. Contrairement à Bastien Millot, président de Bygmalion, qui a écopé en septembre dernier de trois ans de prison dont dix-huit mois avec sursis pour complicité d’usage de faux, complicité d’escroquerie et complicité de financement illégal de campagne électorale, ainsi que de 100 000 euros d’amende. Quant à Jérôme Lavrilleux, numéro deux de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy, qui avait « suggéré » l’agence Bygmalion pour l’organisation des meetings, s’est vu condamné à trois ans de prison dont un an avec sursis pour abus de confiance et complicité de financement illégal de campagne électorale. L’ancien président de la République, a pour sa part pris un an ferme pour dépassement du plafond des dépenses électorales. Tous ont fait appel.

Depuis, les liens entre Xavier Bertrand et les responsables de Bygmalion sont passés aux oubliettes. D’autant que l‘activité de cette société de communication dans cette sous-préfecture de 55 000 habitants n’a fait l’objet d’aucune investigation. Néanmoins, cette tentative de camouflage de la part du candidat à l’élection présidentielle fait désordre. Surtout venant d’un élu qui ne cesse de mettre en avant le besoin de transparence dans la vie politique française.

*L’auteur de cet article a publié en septembre 2021 « Xavier Bertrand, l’obstiné » aux éditions de l’Archipel (430 pages)

08/10/2021- Toute reproduction interdite


Jérôme Lavrilleux attend le verdict du procès de l'affaire de Bygmalion au palais de justice de Paris, le 30 septembre 2021.
© Stephane Mahe/Reuters
De Ian Hamel