Longtemps bienveillant vis-à-vis des Frères musulmans et du lycée Averroès de Lille, Xavier Bertrand est brusquement devenu un opposant résolu de la Confrérie islamiste… depuis qu’il vise l’Élysée. Une “conversion“ sincère ?       

Par Ian Hamel, à Lille

La photo circule sur les réseaux sociaux. On y voit Xavier Bertrand, candidat à l’élection présidentielle, faire face à une femme voilée. Derrière lui se tient Amar Lasfar, président de l’association Musulmans de France, la filiale tricolore des Frères musulmans. Nous sommes en janvier 2015, Xavier Bertrand s’est précipité au lycée musulman Averroès de Lille au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo. Objectif ? Témoigner de son soutien à la communauté musulmane. Face aux accusations du Front national, le président de la Région des Hauts-de-France répondait qu’il avait vu « l’émotion qui était celle de l’ensemble de la communauté éducative dans ce lycée. J’ai vu également la façon dont ils ont dit que ce à quoi ils croyaient ne pouvait en rien permettre de donner la mort ».

La démarche de Xavier Bertrand n’avait rien d’anecdotique. Le Lycée Averroès a été le premier établissement d’enseignement privé musulman à recevoir en France en 2003, une autorisation d’ouverture délivrée par le Conseil supérieur de l’Éducation nationale. À l’origine de la création de ce lycée, Amar Lasfar, ardent défenseur dans les années 90 des filles voilées exclues de leur établissement public. Un mois après les attentats contre Charlie Hebdo, le 6 février 2015, Soufiane Zitouni, professeur de philosophie au Lycée Averroès, signe deux pages dans Libération, expliquant les raisons de sa démission. Il raconte n’y avoir trouvé aucun livre du philosophe andalou, en revanche, l’établissement collectionne les ouvrages de Hani et Tariq Ramadan. « En plus de vingt années de carrière en milieu scolaire, je n’ai jamais entendu autant de propos antisémites de la bouche d’élèves dans un lycée ! », affirme-t-il. Une élève de terminale aurait déclaré que « la race juive est une race maudite par Allah ! Beaucoup de savants de l’islam le disent ! ». Un enseignant du lycée, après l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo, aurait écrit que ce journal « cultive l’abject » et « concourt, chaque jour, à la banalisation des actes racistes ».

Xavier Bertrand ne lit peut-être pas Libération. En octobre 2017, il s’indigne quand Marine Le Pen (conseillère régionale), réclame la suspension des subventions de l’État et des Hauts-de-France au lycée Averroès. Xavier Bertrand demande de mettre de côté « la démagogie et les assimilations particulièrement dangereuses », et répond que « l’Éducation nationale a confirmé que l’établissement respectait son contrat avec l’Éducation nationale ». Gerald Darmanin, alors vice-président du Conseil régional - et aujourd’hui ministre de l’Intérieur - appuie Xavier Bertrand en affirme qu’« il n’appartenait pas à La Région de regarder le contenu de cet enseignement ». Il assure que « la justice a blanchi le lycée Averroès », et qu’il trouve les « insinuations » du Front national, « tout à fait scandaleuses ».

Subvention de trois millions de Qatar Charity

En revanche, l’ouvrage de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, « Qatar Papers, Comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe » (éditions Michel Lafon, 2019), n’a sans doute pas échappé à Xavier Bertrand. Dans le chapitre intitulé « Quand le Qatar veut racheter le lycée Averroès de Lille », les journalistes révèlent que l’établissement aurait perçu trois millions d’euros de la part de Qatar Charity, la principale “ONG“ de l’émirat gazier. Le ministère de l’Éducation nationale lance une inspection pédagogique et financière concernant le lycée. Le premier rapport, numéro 2020-047, est confié à l’inspection générale de l’Éducation nationale. L’audit suivant, numéro 2019-59-202, est réalisé par la direction générale des finances publiques. À ce jour, les deux rapports n’ont pas été rendus public. Le ministère de l’Éducation nationale s’est apparemment contenté des explications du lycée Averroès. De son côté, Amar Lasfar jure que la subvention de la fondation Qatar Charity « a toujours été tracée explicitement dans notre comptabilité. Elle est tout à fait légale. Elle était de 950 000 euros et non pas de 3 millions ».

Deux ans et demi après la sortie de « Qatar Papers », l’Éducation nationale n’a toujours pas bougé. Elle continue de verser à Averroès les sommes prévues dans le contrat d’association avec l’État. En revanche, Xavier Bertrand décide de suspendre une subvention de 45 300 euros de la région, devant servir à la rénovation de la toiture et à l’achat d’ordinateurs. Le lycée Averroès a saisi le tribunal administratif, considérant que la Région n’a pas le droit de bloquer une subvention prévue par le contrat d’association avec l’État. « 45 300 euros, ce n’est pas grand-chose, mais c’est symbolique. L’attitude de Xavier Bertrand concernant le lycée Averroès a beaucoup changé. Il faut se rappeler qu’il s’était rendu dans l’établissement au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, non pas pour dénoncer l’islamisme mais pour rassurer les responsables en déclarant qu’il ne faisait pas d’amalgame », rappelle Mohamed Louizi, ancien président des Étudiants musulmans de France à Lille, auteur de Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans (éditions Michalon 2016).

Un rapport confidentiel sur le lycée Averroès de vingt-quatre pages que nous avons pu consulter, révèle que le 10 décembre 2015, au moment du deuxième tour des élections régionales dans les Hauts-de-France, opposant Xavier Bertrand à Marine Le Pen, l’établissement musulman a relayé un communiqué de la Ligue islamique du Nord appelant à voter contre le Front national : « Nous, citoyens de confession musulmane, nous ne pouvons rester indifférents devant l’instrumentalisation des peurs de l’islam et des musulmans et de leurs institutions et nous appelons à éviter à tout prix que notre région soit dirigée par le parti du rejet et de l’exclusion. Le dimanche 13 décembre votons massivement contre les porteurs de haine ».

Interdire de parole le Front national

Ce rapport confidentiel contient une photo prise en mai 2015 dans les locaux du lycée Averroès. Amar Lasfar, président de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) et Makhlouf Mamèche, président de la Fédération nationale de l’enseignement musulman (FNEM), posent en compagnie du Cheikh Hamad Bin Nasser Al Thani, président du conseil d’administration de Qatar Charity, et de Youssef al Kuwari, directeur exécutif de Qatar Charity. Le 31 mars 2021, le tribunal administratif de Lille a donné tort à Xavier Bertrand. Il évoque « un doute sérieux quant à [la] légalité » de sa décision. La Région a fait appel.

Depuis qu’il est candidat à l’élection présidentielle, Xavier Bertrand prend des positions de plus en plus dures vis-à-vis de l’islam politique. Le 28 mars 2021, il déclare que l’UNEF « ne devrait plus avoir de financements publics et ne devrait pas siéger dans des institutions politiques ».

Selon le candidat, « tous ceux qui sont aujourd’hui sur le territoire français, qui sont de nationalité étrangère, [et] qui commettent un délit ou un crime, [ou] s’en prennent aux valeurs de la République et notamment à la laïcité : tous ceux-là doivent quitter le territoire français ».

Xavier Bertrand exige aussi que « tous ceux qui se revendiquent du salafisme en France, tous ceux qui se revendiquent des Frères musulmans - c’est-à-dire que ce sont des fondamentalistes - [que tous ceux] qui placent l’islam politique au-dessus des règles de la République française » ne puissent « plus s’exprimer en France ».

Xavier Bertrand a-t-il brutalement saisi la dangerosité des Frères musulmans et des tenants de l’islam radical ? Ou cette attitude est-elle liée à sa candidature à l’élection présidentielle ? Ne tient-il pas des propos susceptibles de couper l’herbe sous les pieds à Marine Le Pen, elle aussi candidate à l’élection présidentielle ? Dans ce cas-là, n’en fait-il pas trop ? En effet, comment légalement empêcher les Frères musulmans de s’exprimer, alors que la Confrérie n’est pas interdite en France ?

Lire notre enquête sur l’Islamisme en France

07/07/2021 Toute reproduction interdite


Des enseignantes accueillent les premiers élèves du lycée Averroes , le premier lycée privé musulman qui a ouvert ses portes à Lille, le 2 septembre 2003.
© Pascal Rossignol/Reuters
De Ian Hamel