International | 20 janvier 2021

Vu du Golfe : Quels sont les objectifs de la politique de tolérance menée par Les Emirats Arabes Unis ?

De Arnaud Lacheret
4 min

Aux Emirats Arabes Unis, les récentes annonces de mesures concernant le concubinage, le droit de la famille ou la libéralisation de l’alcool donnent une image moderne du pays.  D’abord destinées aux nombreux étrangers y résidant, elles s’inscrivent en parallèle dans une démarche de lutte impitoyable contre les Frères musulmans menée par l’homme fort du pays, le Prince Héritier Mohammed Bin Zayed.

                Par Arnaud Lacheret, notre correspondant dans le Golfe persique.

La fédération des Emirats Arabes Unis est d’un fonctionnement institutionnel assez logique tout en étant assez déroutant pour l’observateur occidental. Il s’agit d’abord d’un système coutumier, comparable à ce que l’on trouve dans les autres monarchies du Golfe. Ici, nous avons Sept Emirats ayant chacun des règles coutumières propres unis dans une fédération dont les dirigeants sont nommés de façon ultra prévisible et codifiée.

Pour illustrer le fonctionnement de cette fédération, il faut en observer la gouvernance. Les différents postes sont attribués aux Emirs de chacune des sept entités en fonction d’un rang prédéfini. Ainsi, l’Emir D’Abu Dhabi est de droit le Président de la Fédération, celui de Dubaï est Premier Ministre etc. Il est donc en théorie assez simple de savoir longtemps à l’avance qui occupera tel ou tel poste.

Depuis plusieurs années, le véritable chef de l’Etat reconnu par les sept Emirats n’apparait pas comme tel sur l’organigramme de la fédération des Emirats Arabes Unis. Il n’est officiellement que Prince héritier et Ministre de la Défense. Mohammed Ben Zayed, dit MBZ se retrouve ainsi comme l’homme fort du régime. Son accord a été nécessaire et déterminant pour la normalisation entre les Emirats Arabes Unis et Israël. Il dirige de facto les opérations militaires au Yémen et qui mène une farouche lutte en interne contre l’islam politique et les frères musulmans en particulier. Il est aussi le gardien de la valeur clé des Emirats Arabes Unis : la notion de tolérance.

La « tolérance » érigée en devise nationale

Les Emirats Arabes Unis cultivent ainsi une valeur qu’il est particulièrement important de comprendre lorsque l’on s’intéresse à ce pays. La « tolérance » est érigée en devise nationale et 2019 était officiellement « l’année de la tolérance ».

Dans ce pays où près de 90% de la population est étrangère, les Emiriens tiennent à cette valeur essentielle permettant aux immigrés - et tout particulièrement aux occidentaux - de pouvoir vivre très librement dans leur pays.

Toutefois, la population nationale Emirienne reste une population arabe du Golfe avec un mode de vie qui lui est singulier, des coutumes et des traditions qui lui sont propres et qu’elle entend bien conserver.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les récentes annonces politiques de cette fédération. Début novembre, la dépénalisation de « certains faits qui ne nuisent pas à autrui » a été annoncée, pour citer l’expression officielle reprise par la presse de langue arabe. La réforme la plus commentée a été celle des couples non-mariés pouvant désormais cohabiter sous le même toit. Des assouplissements en termes de droit de la famille ont été annoncés et le droit du pays d’origine s’appliquera pour les étrangers et non plus le droit Emirien.

L’autre changement le plus commenté concerne l’alcool. Auparavant, les magasins n’étaient censés en vendre qu’aux non-musulmans titulaires d’un permis spécifique. De même, les arabes ne pouvaient consommer de l’alcool dans les bars en étant vêtus de leur tenue traditionnelle. Dorénavant, ces restrictions ont été levées et il est désormais possible pour n’importe quel habitant majeur de se procurer ou de consommer de l’alcool, dans un cadre demeurant toutefois relativement discret.

Une lutte acharnée contre l’islam politique et les Frères musulmans

Cette libéralisation vise très clairement ceux qui apparaissent comme les ennemis jurés du nouvel homme fort d’Abu Dhabi : les Frères musulmans. Non seulement la confrérie est déclarée comme une organisation terroriste, mais toute forme d’islam politique est combattue de façon impitoyable par les Emirats. Ils sont d’ailleurs le fer de lance du blocus contre le Qatar en vigueur depuis 2017 et entretiennent des relations plus que glaciales avec la Turquie. Au plus fort de la crise de la Méditerranée Orientale, il était même question d’envoyer des forces émiriennes sur zone afin d’épauler la Grèce, l’Egypte et la France face aux velléités d’Ankara.

La lutte contre les Frères musulmans menée par le Prince Héritier passe aussi par la libéralisation des mœurs pour les étrangers résidant dans le pays et une attractivité plus forte pour les occidentaux et les Israéliens. Au passage, l’afflux de touristes israéliens en cette fin d’année 2020 a littéralement sauvé la saison Dubaïote avec des dizaines de vols quotidiens entre Tel Aviv et Dubaï. Les hôtels étaient plein à craquer et ces nouveaux touristes ont été bien accueillis. Les partenariats économiques avec l’Etat hébreu se multiplient et force est de constater que cette libéralisation va permettre d’aller bien au-delà de la présence de touristes sur les plages Emiriennes.

On comprend ainsi que cette libéralisation a surtout pour objectif d’attirer une population qui ne sera pas susceptible d’importer une idéologie frériste dans le pays. Car les Emirats Arabes Unis mènent une lutte acharnée contre l’islam politique et les Frères musulmans depuis plusieurs années.

07/01/2021 - Toute reproduction interdite


Un touriste prend une photo à Abu Dhabi le 15 décembre 2009.
Sharon Perry/Reuters
De Arnaud Lacheret

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