International | 8 décembre 2020

Vu du Golfe : Quel jeu jouent la Ligue Islamique Mondiale et son secrétaire général ?

De Arnaud Lacheret
4 min

 Dans une interview accordée au JDD le 21 novembre, le saoudien Mohammad Abdelkarim Alissa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, affiche son soutien au projet de loi français contre le séparatisme et appelle à faire vivre un "Islam de France". Il se montre aussi favorable à la liberté d’expression, alors que la quasi-totalité des officiels arabo-musulmans la condamnent. D’où vient ce revirement de la part d’un homme connu pour être un très proche du régime Saoudien ?

                                          Par Arnaud Lacheret, notre correspondant dans le Golfe persique

Les propos d’Alissa, qui est l’un des principaux porte-paroles officiels de l’islam sunnite dans le monde, surprennent. Ils déconcertent même. D’autant qu’il est allé jusqu’à se rendre à Auschwitz pour prier.

Cet ancien ministre de la justice saoudien, Wahhabite, est en effet surtout connu pour son extrême sévérité lorsqu’il occupait cette fonction. Sous son ministère, la peine capitale a souvent été prononcée, tout comme les condamnations à des châtiments corporels.

Il serait donc parfaitement logique de remettre en question la sincérité de son discours, qui tranche avec ce qu’il représente.

Il faut toutefois l’analyser à la lumière des évolutions que connaît l’Arabie Saoudite depuis ces trois dernières 3 années.

Un islam rigoriste

En 2017, le Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, la police religieuse, était encore présente partout dans le royaume saoudien. Moins agressive qu'auparavant, ses agents étaient là pour imposer la loi islamique la plus stricte et la plus rigoureuse au commun des mortels.

Les restaurants étaient tous dotés de deux entrées et de deux salles : l’une pour les hommes, et l’autre pour les femmes accompagnées d'un membre de leur famille ou de leur mari.

Les femmes ne pouvaient pas conduire dans ce pays où sans voiture, on n'est pas grand-chose.

Les universités n'étaient pas mixtes et il existait des sections hommes et des sections femmes dans tous les établissements d’enseignement supérieur, quand ce n’était pas des universités réservées aux femmes (avant l'université, la question de la mixité ne se posait même pas).

Les femmes ne pouvaient pas sortir du pays sans l'autorisation d'un tuteur (membre de la famille ou mari). Elles ne pouvaient pas avoir de passeport sans cette autorisation.

La plupart des emplois leur étaient interdits et pour ceux qui leur était autorisés et qui s'ouvraient progressivement, il leur fallait aussi une autorisation pour travailler.

L’on n’entendait jamais de musique. Celle-ci était interdite. Il n'y avait pas de cinéma, pas de concerts, pas de musées, pas de loisirs en dehors du sport qui était évidemment non-mixte.

Une femme ne pouvait pas adresser la parole à un homme qui n'était pas son mari ou membre de sa famille sur la voie publique.

Les peines de prison se doublaient parfois de coups de fouet. Les femmes arabes devaient se voiler et porter une robe noire couvrante appelée abaya, sous peine d’être humiliées par la police religieuse.

Il était de toute façon impossible de se rendre en Arabie Saoudite pour un étranger occidental en dehors de motifs professionnels.

Cela, c'était en 2017. Il y a 3 ans seulement.

Une révolution sociétale, mais sans société civile

Dans cet intervalle et sans que personne ne s'en aperçoive vraiment en dehors du pays, la police religieuse a été interdite de sortir sur la voie publique (autrement dit les policiers sont payés à ne rien faire et ne doivent pas se montrer, je n'en ai personnellement pas vu depuis deux ans), les femmes conduisent, la plupart des métiers leur sont accessibles et il y a même des quotas dans le secteur privé pour forcer les entreprises à en recruter.

Elles peuvent parler à qui elles veulent sans craindre quoi que ce soit de la loi, les universités sont devenues mixtes (la plupart des écoles privées aussi), le code vestimentaire ne mentionne plus d'habits particuliers, des centaines de cinémas ont été ouverts, les restaurants n'ont plus qu'une seule entrée et une seule salle.

Les châtiments corporels judiciaires sont interdits, il y a de la musique un peu partout et des concerts sont organisés soit en plein air, soit dans des salles prévues à cet effet. Il y a des théâtres, des festivals, des musées, les femmes peuvent désormais sortir du pays dans les mêmes conditions que les hommes et avoir un passeport sans autorisation.

En trois années, l’Arabie connaît une révolution de son système, vieux de 40 ans.

Ce qui est le plus difficile à comprendre, c'est que ceux qui réclamaient ces changements et militaient en leur faveur, constituant un mouvement social pour une société civile, sont parfois emprisonnés.

Tout cela est donc extrêmement compliqué à conceptualiser.

Il est donc parfaitement naturel de douter des paroles des officiels Saoudiens.

On peut bien sûr imaginer qu'il y aura des pas en arrière, notamment suite au coup d’arrêt constitué par le Covid, mais force est de constater que les mesures décrites plus haut ont bien eu lieu.

Il est compliqué de juger ces mesures, et surtout la méthode avec laquelle elles sont appliquées et décidées avec des yeux d’occidentaux. Mais avant de dire que les propos de Muhammad Alissa sont de la propagande (et cela en est, évidemment) et que ce ne sont que des mots (ce qui est vrai), il faut aussi avoir conscience des actes concrets, qui sont assez ahurissants quand on connait la région et que les gens partis avant 2017 ou ceux qui n'y sont jamais allés ne peuvent pas imaginer.

En effet, la Ligue Islamique Mondiale était clairement l'instrument de diffusion du wahhabisme. Ce n'était pas vraiment un organisme transnational, mais plutôt la voix de l'islam le plus conservateur... Et pourtant, son nouveau patron multiplie les messages d'apaisement jusqu’à aller prier à Auschwitz en début d’année.

C’est encore une fois incompréhensible, si l'on ne resitue pas tout cela dans le contexte de ces trois dernières années.

Il faut aussi imaginer que tous les dirigeants saoudiens avaient des responsabilités importantes avant 2017. Et que tous ont commis ou cautionné des actes qui ne sont pas très glorieux.

Il est donc impossible de se mettre à leur place, mais il faut quand même imaginer qu'ils doivent eux-mêmes avoir conscience de cette révolution sans révolutionnaires qu'ils ont déclenchée.

Parler de dissimulation à leur endroit, comme certains le font, a sans doute un fondement. Il faut cependant être conscient de ce qui s'est passé concrètement en 3 années dans ce pays.

Sociologiquement, il s'agit d'un changement social sans mouvement social, sans société civile. Un « non-mouvement social » dont les femmes sont les actrices essentielles.

Il faudra donc se donner le temps d’observer, avec attention, ce qui en sortira dans un avenir proche.

26/11/2020 - Toute reproduction interdite


Une Saoudienne conduit sa voiture dans son quartier, à Al Khobar, en Arabie Saoudite, le 24 juin 2018.
De Arnaud Lacheret

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