Alors que des signes plutôt positifs de rapprochement entre les monarchies du Golfe apparaissent de plus en plus évidents, plusieurs brouilles entre le Royaume du Bahreïn et le Qatar viennent porter quelques ombres à ce tableau idyllique et laissent à penser que cette réconciliation sera sans doute plus longue et progressive que prévu.

Par Arnaud Lacheret, notre correspondant dans le Golfe persique.

Début janvier, la photo de famille était belle : 6 hauts représentants du Gulf Cooperation Council célébraient sur le site archéologique d’Al-Ula en Arabie Saoudite, la réintégration du Qatar dans la famille des monarchies du Golfe. Pour mémoire, l’émirat gazier en avait été exclu pour de nombreuses raisons en 2017 dont des allégations de soutien à l’Iran et au terrorisme.

Cette réintégration a tout d’une paix des braves comme savent les organiser les monarques de la région et semble être l’aboutissement de discussions déjà entamées depuis longtemps. Il paraissait en effet de plus en plus compliqué de poursuivre un boycott et une rupture complète des relations diplomatiques entre des Etats de toute façon liés par bien des aspects.

Les commentateurs de ces retrouvailles ont souligné que sur la photo de famille on trouvait l’Emir du Koweït, celui du Qatar, le Sultan d’Oman, le Prince héritier Saoudien, son homologue Bahreïnien récemment devenu Premier Ministre, et l’Emir de Dubaï. L’absence la plus remarquée était celle de Mohammed Bin Zayed, dirigeant de facto des Emirats Arabes Unis. Cela laissait donc entendre que ce dernier n’était peut-être pas aussi enthousiaste que les autres, ce qui était un secret de polichinelle.

Le bodybuilder Bahreïnien

C’est du côté de Bahreïn que les premiers nuages dans cette nouvelle idylle sont apparus. On a d’abord eu l’épisode - fort commenté dans les médias locaux - d’un champion de bodybuilding Bahreïnien et de deux de ses amis participant à une partie de pêche, visiblement un peu trop à l’intérieur des eaux qatariennes, le 8 janvier dernier. Il fait suite à de nombreux épisodes similaires puisque le Qatar a admis avoir confisqué 50 bateaux Bahreïniens depuis le début du blocus. Les pêcheurs ont été assez rapidement libérés via… Oman.

Ce genre d’incidents pourrait paraître anecdotique tant la pêche est un sport national au Bahreïn et que nombreux sont les pécheurs amateurs à s’éloigner des côtes. Toutefois, cette dernière arrestation concernant une célébrité locale et survenant trois jours seulement après la réintégration de l’Emirat est pour le moins une maladresse des Qatariens. Ce fait montre aussi à quel point les médias locaux sont prêts à s’enflammer pour des détails a priori secondaires.

Saisie de propriétés foncières

La brouille est loin d’être terminée. Ainsi, on apprenait par le journal officiel Bahreïnien que 130 propriétés foncières appartenant au premier cercle de la famille de l’Emir du Qatar avaient été saisies le 17 janvier, sur demande du Ministère de l’intérieur Bahreïnien, dans le cadre d’un projet d’expansion d’équipements publics. Signe du caractère ultra-sensible de cette affaire, les officiels Qatariens n’ont pas encore réagi sur le sujet ce qui peut aussi signifier un certain mépris signifié à son voisin.

Du côté de Doha, la presse anglophone parle du Bahreïn comme d’un possible « saboteur » des accords d’Al-Ula, s’appuyant curieusement sur l’arrestation des pécheurs qui, pour le coup, est à mettre au débit des autorités Qatariennes. La presse locale indique ainsi que le Royaume serait davantage aligné sur Abu Dhabi que sur Ryad dans cette affaire et traînerait les pieds quant au processus de réintégration.

Il y a donc une vraie guerre des nerfs autour de cette réconciliation. Au moment où les autres Etats annoncent à grand renfort de communications enthousiastes la réouverture des ambassades et des lignes aériennes, il semble que la brouille larvée entre l’Emirat gazier et le royaume insulaire ne soit pas encore tout à fait apaisée. Nul doute que Bahreïn n’a pas oublié que durant 3 années, la communication officielle Qatarienne l’a tout particulièrement ciblé, et que le rôle de la chaine Al Jazeera en 2011 lors des manifestations ayant déstabilisé le pouvoir fut tout sauf neutre. La confiance sera donc forcément plus longue à regagner entre ces deux voisins que quelques kilomètres d’eau salée séparent.

29/01/2021 - Toute reproduction interdite


Une vue générale du 41e sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) est présentée sur écran au centre des médias à Al-Ula, en Arabie Saoudite, le 5 janvier 2021
Ahmed Yosri/Reuters
De Arnaud Lacheret