Le président afghan Ashraf Ghani a fui le pays dimanche, laissant ainsi les mains libres aux Talibans qui ont investi la capitale après plusieurs semaines de reconquêtes méthodiques du territoire. Le mouvement islamiste radical s’apprête ainsi à revenir au pouvoir, vingt ans après en avoir été chassé par une coalition menée par les États-Unis. Au-delà du fiasco occidental, prévisible, quelles leçons retenir et comment envisager la suite ?

L’édito international de Roland Lombardi

Comme promis en juin dernier, Joe Biden a décidé de retirer tous les soldats américains d’Afghanistan, quelques semaines avant la date symbolique du 11 septembre 2021.

Nul n’est besoin de revenir dans les détails tactiques et stratégiques du fiasco de la plus longue des interventions militaires de l’histoire des États-Unis. D’autres les ont très bien expliqués comme le colonel Goya.

Pourtant tout avait bien commencé. C’est en représailles aux attentats du 11 septembre 2001, orchestrés par Oussama Ben Laden (éliminé le 2 mai 2011) et al-Qaïda depuis l’émirat islamique d’Afghanistan du chef taliban le mollah Omar (tué en 2013), que les forces armées étasuniennes ont lancé une campagne de bombardement massive contre les terroristes de l’internationale islamiste arabe et les Afghans qui les abritaient. Cette première étape, en octobre-novembre 2001, fut un succès. Lorsque le 13 novembre 2001, Kaboul est tombée aux mains de leurs alliés tadjiks et ouzbeks de l’Alliance du Nord, les Américains auraient pu se contenter d’éliminer de manière chirurgicale les derniers islamistes pour s’en aller au plus vite.

Au lieu de cela, l’idéologie a pris le pas sur le réalisme sous l’influence des néoconservateurs (républicains et démocrates) se soldant par l’occupation, les tentatives illusoires et vaines de reconstruction et surtout d’importation de la démocratie (conférence internationale de Bonn le 5 décembre 2001 : « reconstruire, démocratiser et développer » l’Afghanistan). L’OTAN, emmenée par l’armée américaine, s’est embourbée dans une guerre de contre-guérilla. En dépit de succès tactiques certains, – grâce notamment aux principes remis au goût du jour des conflits contre-insurrectionnels du siècle passé –, les Occidentaux ne sont jamais parvenus à stabiliser entièrement le pays. Les milliers de milliards de dollars déversés sur le pays et principalement dilapidés dans la corruption, n’y ont rien changé. Les généraux américains et les vrais connaisseurs de l’Afghanistan le répètent : la seule mais infime chance de paix pour ce pays, patchwork de peuples montagnards et guerriers, et souvent de sociétés islamistes aux coutumes tribales, aurait été un chef de guerre assez charismatique et stratège sur lequel les Occidentaux auraient pu s’appuyer. Il se serait imposé par la force ou la diplomatie face aux autres puissants chefs de tribu intrinsèquement belliqueux. Malheureusement, depuis la mort le 9 septembre 2001 du « Lion du Pandjshir », le commandant Massoud, cet homme idoine n’a jamais émergé.

Au final, après 20 ans de guerre et même si l’armée américaine en Afghanistan a eu proportionnellement beaucoup moins de tués qu’elle n’en avait lors de sa guerre du Vietnam de 1964 à 1975, le bilan est catastrophique sur le plan financier et humain. Comme le rappelle Hadrien Desuin, autant de soldats occidentaux ont été tués ou blessés dans ce conflit que de victimes pendant les attentats du 11 septembre : 2 443 soldats américains, au moins 1 789 employés civils (les contractors) et 1 150 soldats non-américains de l’Alliance (dont 90 Français).

Triste ironie de l’histoire, quarante ans après l'intervention soviétique, les États-Unis sont aujourd’hui humiliés par les Frankenstein qu’ils avaient créés avec leurs alliés saoudiens et pakistanais pour combattre l’Armée rouge !

Le « cimetière des empires » britannique, russe et…américain ?

Devant ce constat sans appel, c’est à la fin du mandat d’Obama que Washington a décidé d’arrêter les frais et de se désengager.

Donald Trump, fondamentalement hostile à toute intervention extérieure et respectant ses promesses électorales, a accéléré le processus.

Sous son impulsion et par l’entremise du Qatar, en février 2020 à Doha, les États-Unis ont conclu un accord avec les Talibans dans des négociations où le gouvernement légitime afghan n’était pas convié ni même leurs alliés occidentaux. Avec cet accord et en échange du retrait de ses troupes, Washington a fait promettre au mouvement fondamentaliste de ne plus jamais protéger des individus ou groupes qui menaceraient les intérêts américains. Des négociations sur le partage du pouvoir entre Talibans et le gouvernement de Kaboul étaient également prévues. Ce dernier point ne sera jamais sérieusement respecté.

Biden n’a fait que précipiter la décision de son prédécesseur – la seule d’ailleurs dans la région – pour sortir de ce gouffre financier et essayer de reconquérir l’électorat américain des classes moyennes et populaires isolationnistes qui ont été séduites par Trump.

La défaite britannique lors de la troisième guerre anglo-afghane en 1919, et le retrait des troupes soviétiques du pays en 1989, ont été les signes précurseurs de la fin de ces deux « Empires ». L’actuel triomphe des Talibans annonce-t-il le début de la fin de l’hégémonie américaine ? Trop tôt pour le dire.

Devant l’avancée des Talibans, les derniers soldats, les ambassadeurs et les diplomates occidentaux, américains, canadiens, britanniques et français, ont quitté Kaboul dans la précipitation, rappelant une autre célèbre « débâcle », celle de Saïgon en 1975...

Signe des temps, seuls resteront dans la capitale afghane, les ambassadeurs pakistanais, iraniens mais surtout russes et chinois !

Toujours pragmatiques, les Russes et les Chinois – les premiers du fait de leur longue expérience historique et douloureuse avec le pays et les seconds, grâce à leur vieil allié stratégique pakistanais (contre l’Inde) – ont déjà repris langue avec les Talibans.

Moscou et Pékin ont obtenu de la part de ces derniers le même engagement pris avec Trump : pas d’exportation idéologique, ni de refuge et encore moins de soutien aux potentiels groupes islamistes des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, comme aux indépendantistes ouïgours du Xinjiang. Forte de sa puissance financière, la Chine - qui partage une frontière de 76 km avec l’Afghanistan - espère faire entendre raison aux Talibans pour qu’ils respectent le deal et ainsi remporter le nouveau Grand Jeu.

Et l’Europe dans tout ça ?

Même si la propagande qatarie relayée par certains médias occidentaux, essaie de nous convaincre que les Talibans « ont changé », il faut être bien naïf pour ne pas percevoir l’enfer qui attend les Afghanes et les Afghans qui ont malheureusement cru aux faux espoirs américains.

L’Europe impuissante ne peut rien faire pour eux. En termes de déferlante migratoire ou de menace terroriste, elle va être en première ligne face à la déflagration provoquée par le repli stratégique américain.

Nous ne pouvons qu’espérer de nos responsables - notamment français - qu'ils mettent la même ardeur pour rapatrier les auxiliaires afghans qui ont servi aux côtés de nos militaires comme ils le font pour les jihadistes français détenus dans les prisons syriennes ou irakiennes. Qu’ils ferment les frontières et qu’ils réfléchissent enfin à notre soumission aveugle aux stratégies américaines de l’OTAN. Hélas, il ne faut pas trop rêver…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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16/08/2021 - Toute reproduction interdite


Des manifestants se rassemblent devant la Maison Blanche à Washington, le 15 août 2021, le jour où les insurgés talibans sont entrés dans la capitale afghane, Kaboul.
Ken Cedeno/Reuters
De Roland Lombardi