Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. Ernestine Ronai, psychologue responsable de l’Observatoire Départemental de Seine-Saint-Denis  des violences envers les femmes, nous explique les réalités auxquelles les victimes de violences conjugales sont confrontées, et quels sont leurs recours. Propos recueillis par Peggy Porquet 

Pourquoi moins d'une femme sur cinq victimes de violence, dépose - t - elle plainte ?

Il y a trois raisons. La première est la peur. Les conjoints les menacent de les tuer et ces femmes savent que cela peut se produire. Deuxièmement, lorsqu’il ne s’agit pas de violences physiques, elles ont peur de ne pas être crues. Lorsqu’il s’agit de violences psychologiques, sexuelles, matérielles, c’est toutefois aussi le cas… La troisième raison, c’est qu’un certain nombre de ces femmes sont sous emprise. L’agresseur a mis en place une stratégie pour empêcher une femme de porter plainte : il « casse » la femme, l’humilie, l’isole, et du coup elle doit trouver de l’aide pour pouvoir s’en sortir. Il faut donc que tous les professionnels soient formés à ces schémas : médecins, travailleurs sociaux, et bien sûr les forces de sécurité.

Au sein d'un couple, la violence verbale fait partie de la première étape de dégradation des relations conjugales. Estimez-vous que les femmes soient suffisamment informées de ce processus pouvant conduire à une issue fatale ?

La violence verbale, (je l’appelle plutôt violence psychologique ou morale), est reconnue par le code pénal par la loi de juillet 2010. Evidemment, la violence commence toujours par les mots, et l’on sait qu’ils peuvent tuer. Le fait d’être dévalorisée, insultée (…), casse une personne et peut être extrêmement dangereux. La violence physique peut conduire à la mort, de même que la violence morale peut conduire au suicide. La violence psychologique précède toute autre forme de violence, puis la violence sexuelle va arriver très tôt dans ce type de couple. L’homme va décider s’il y a des relations sexuelles ou non, leur type, s’il y a ou non contraception, s’il faut une IVG ou un enfant. Tout ce qui procède de la vie intime va être décidé par l’agresseur. Evidemment lorsque les relations sont non consenties avec pénétration, nous sommes dans le domaine du viol conjugal, et donc de la torture, ce qui peut faire très mal, en l’occurrence à une femme.

En 2018, plusieurs femmes, pourtant munies du téléphone ‘’grave danger’’ sont décédées. Quelle est l'efficacité de ce système ?

Le système est très efficace. Il y a plus de 900 femmes qui ont le téléphone grave danger (TGD). Deux femmes ont été effectivement tuées. Une Procureure de Seine St Denis disait que le TGD « n’était pas une armure » et je partage cet avis. Si un individu prend sa victime par surprise et que la femme n’a pas le temps d’appuyer que le bouton, on ne peut rien faire...

En revanche, si une femme constate que l’homme est en bas de chez elle et qu’elle a peur, elle peut appuyer sur la touche du TGD et un équipage va venir le plus vite possible. En Seine Saint Denis, 282 femmes ont bénéficié du TGD depuis 9 ans, et nous n’avons eu aucune femme assassinée. Quelques-unes ont été agressées, mais jamais tuées.

Je pense que ce dispositif serait encore plus efficace s’il était davantage associé à une ordonnance de protection à l’échelon national. La Seine St Denis représente 15% des ordonnances décidées sur toute la France, donc on voit bien le problème. En 2017, nous avons eu 1396 ordonnances de protection, décidées par les JAF et la Seine St Denis en concentrait 164. L’ordonnance de protection peut elle aussi sauver des vies. Interdire à l’agresseur de rentrer en contact avec la victime, permettre à la femme d’avoir la garde des enfants, de cacher son adresse, sont des mesures formidables pour la prévention de la violence.

En cas de plainte pour violence pourquoi le certificat d'un légiste a-t-il plus de poids que celui d'un médecin généraliste aux yeux de la justice ?

Dans le cadre des violences conjugales, on n’a normalement pas besoin d’un certificat des Unités Médico – Judiciaires (UMJ). Mais souvent, les magistrats préfèrent en avoir un, car ça les rassure, ils pensent que le médecin de famille peut connaître la femme et la favoriser, alors que le médecin légiste ne la connaît pas. Le médecin légiste peut délivrer une incapacité totale de travail, qui n’a rien à voir avec le travail en lui-même, mais qui montre que la femme est affectée dans son quotidien. Dans certains UMJ on essaie de faire en sorte qu’il ne faille pas nécessairement un dépôt de plainte préalable pour obtenir un certificat…

Une formation accrue des services de police et dans le cursus universitaire des médecins serait elle bénéfique quant à la prise en charge des victimes ?

Normalement policiers et gendarmes ont une formation sur les violences en général, et il existe un module sur la violence faite aux femmes. On a progressé dans la connaissance, mais le problème est la réactivation d’une formation continue. Les lois changent beaucoup, de même que les connaissances…

Concernant les internes en médecine, il y a une question à l’’Examen Classant National’’ sur les violences sexuelles à l’encontre des femmes et des enfants. Nous préconisons en outre la pratique du questionnement systématique de la part des praticiens, qui me paraît fondamentale. Si un médecin reçoit une patiente pour quelque raison, si elle a mal à la tête, au dos etc., une question doit être consacrée au thème de la violence, afin de déceler si la femme y a été confrontée, que ce soit durant l’enfance ou au travail. La femme va ainsi réaliser que le médecin est bien informé de ces violences (…) et qu’elle n’est pas stigmatisée. Poser systématiquement la question est le meilleur repérage possible car on retrouve la violence dans toutes les couches sociales. Une femme sur dix est actuellement victime de violences conjugales. Nous préconisons également que ce questionnement soit appliqué par tous les professionnels du métier, que ce soit la sage-femme, l’infirmière, le chirurgien-dentiste, le travailleur social, ce qui permet à la femme se révéler les violences et de prendre conscience que dans ce milieu elle pourra trouver quelqu’un pour l’aider, l’orienter correctement vers une association, un médecin, un psychologue spécialisé dans les psycho-traumas (…).

Pourquoi les auteurs de violences conjugales ne sont-ils pas davantage punis par la loi ?

C’est une vraie question ! S’ils ne sont pas davantage punis par les magistrats, la loi le fait ! Elle est assez sévère ! C’est à chaque fois une circonstance aggravante pour l’agresseur, s’il est l’ex-partenaire ou le conjoint. Pourquoi ce n’est pas suffisamment pris en compte ? Les magistrats sont comme tout le monde et l’on est encore dans une grande tolérance sociale vis-à-vis des violences faites aux femmes. Il nous manque encore quelques éléments de compréhension et de prise en compte de la dangerosité des hommes violents. La violence conjugale est dangereuse à la fois pour la femme et les enfants qui eux aussi subissent un psycho-trauma très grave.

Lorsque l'on est victime de violence conjugale, quelle est la première démarche à faire ?

Chercher de l’aide auprès de personnes de confiance : les amis, le médecin (qui est la première personne contactée en général), les forces de sécurité, les associations. Seule, on ne peut pas en sortir. Si la première personne que l’on voit n’est pas la bonne, il faut en chercher une autre. Dans tous les cas, il ne faut surtout pas rester isolée face à ce problème.

En novembre dernier, l'Etat a lancé la plateforme sur le signalement des violences sexuelles et sexistes. Pourquoi a-t-il fallu attendre autant pour que ce dispositif soit lancé ? Quelle est son efficacité ?

Il est encore trop tôt pour en mesurer l’efficacité. Le personnel qui y travaille est constitué de policiers formés (j’ai participé à leur formation). En ce qui concerne l’attente, je pense que l’idée de l’internet utile à la protection et à la révélation des violences est arrivée tardivement. En même temps que #MeToo via lequel les femmes utilisaient internet et les réseaux sociaux pour révéler les violences dont elles étaient victimes, le ministère de l’Intérieur s’est dit que l’on pourrait l’utiliser pour aider les femmes à révéler leur situation aux forces de sécurité. C’est comme ça que cette plateforme est née. Il reste cependant beaucoup à faire. François Mollins, Procureur Général à la Cour de Cassation me disait dernièrement deux choses : « Il faut évaluer la politique pénale », ce que nous ne faisons pas encore assez, notamment dans le cadre de la violence faite aux femmes, et « Il faut former davantage », point de vue que je partage pleinement.

14/03/2019 - Toute reproduction interdite


Des femmes sont allongées sur le sol alors qu'elles assistent à un rassemblement contre la violence sexiste et sexuelle envers les femmes, à Paris, France, le 29 septembre 2018.
Benoit Tessier/Reuters
De Peggy Porquet