L’Amérique latine, bien que super puissance agro-exportatrice subit les effets de la faim. Des manifestations émergent çà et là, comme au Chili, où la population n’hésite pas à braver les interdictions de rassemblements pour manifester sa colère et son désespoir au cri de : « « On préfère mourir du coronavirus que de faim ! ».

                                                                                              Analyse de Olivier Antoine

Partout dans le monde, la pandémie de coronavirus fait apparaître les nouveaux visages de la faim et de la malnutrition. De nombreux habitants de la planète n’ont plus de ressources pour se nourrir. Alors que près d’un habitant sur neuf souffrait déjà de malnutrition avant la pandémie, quelque 265 millions de personnes auront gravement faim plus tard cette année.

A la récente géopolitique du covid-19, qui bouscule les puissances et aiguise les appétits de domination autour de la planète, succèdera une géopolitique bien plus ancienne, plus déstabilisatrice et d’abord locale, celle de la faim. Un géographe brésilien, lui dédiant un ouvrage à la moitié du siècle dernier, avait alors écrit à ce sujet : « peu de phénomènes ont influé aussi intensément sur le comportement politique des peuples que le phénomène alimentaire et la tragique nécessité de manger[1] ».

Aujourd’hui, la pandémie de covid-19 affecte directement les systèmes alimentaires par ses effets sur l'offre et la demande, et indirectement par la baisse du pouvoir d'achat, la capacité de produire et celle de distribuer de la nourriture. Si les premiers pays touchés par les crises frumentaires se trouvent en Afrique subsaharienne, où l’ONU dénombre déjà quelque 73 millions de personnes en situation de grave crise alimentaire, l’Amérique latine est elle aussi durement touchée.

Bien que super puissance agro-exportatrice, comptant des pays parmi les plus performants pour fournir les marchés mondiaux en grains, fruits et légumes, à l’image du Brésil, de l’Argentine, du Mexique, du Pérou ou encore du Chili, le constat y est pourtant tout aussi alarmant. En effet, la FAO évoque d’ores et déjà plus de 10 millions d’enfants en situation d’insécurité alimentaire du fait de l’absence de la distribution des repas dans les écoles, fermées pour cause de confinement, qui constituaient pour de nombreuses familles la seule véritable ration quotidienne pour leurs enfants.

N’hésitant pas à alors parler de « pandémie de la faim », l’ONU s’inquiète de l’évolution de la crise sanitaire vers une crise alimentaire aigue pour des populations déjà vulnérables comme au Venezuela, en Haïti ou bien encore dans certains pays d’Amérique centrale, comme au Nicaragua, au Honduras, au Salvador et au Guatemala. Surnommés les pays du « couloir sec », en référence aux sécheresses récurrentes qui s’abattent sur des pans entiers de leurs territoires, ces derniers font face à une situation difficile. Importateurs nets de denrées alimentaires de base, ces pays dépendent des devises étrangères pour assurer le paiement de leurs importations. Or, leurs deux principales ressources économiques sont aujourd’hui à l’arrêt, à savoir l’activité touristique et les remesas, ces transferts d’argents effectués par les travailleurs immigrés aux États-Unis aux familles restées dans leur pays d’origine.

Ailleurs sur le continent la situation n’est pas meilleure et les grands pays producteurs d’aliments n’échappent pas aux effets du coronavirus sur leurs systèmes alimentaires et au spectre de la faim. C’est le cas notamment au Chili pourtant réputé pour son image de pays exemplaire, riche et développé. Déjà battu en brèche depuis les manifestations gigantesques de la fin d’année 2019, réclamant une plus grande justice sociale et économique, le modèle chilien s’écorne un peu plus à mesure que progresse l’épidémie sur son territoire.

Alors que le pays, jusqu'à récemment, se vantait d'être une oasis de calme et de prospérité en Amérique latine, d'avoir l'un des meilleurs systèmes de santé, et qu’il était question d'un retour en toute sécurité à une vie économique normale, la situation s’est brusquement détériorée. En l’espace de quelques semaines, le nombre d’infections au covid-19 s’est accéléré, au point d’amener aujourd’hui le système sanitaire au bord de la rupture, et les mesures prises pour endiguer le phénomène, quarantaine précipitée de la capitale Santiago et de sa banlieue, ont plongé une partie de la population dans la précarité la plus totale. C’est alors que le pays s’est découvert un nouveau visage, celui de la faim. Des manifestations ont ainsi éclaté dans différents quartiers populaires pour réclamer de la nourriture ; la population bravant les interdictions de rassemblement pour crier une phrase synonyme autant de colère que de désespoir : « On préfère mourir du coronavirus que de faim ! »

Le gouvernement, manifestement pris de court et en décalage complet avec la situation, a réagi en traitant en urgence un projet de modification du système national de renseignement afin de modifier la définition du contre-espionnage et établir « que la menace contre la sécurité de l'État peut provenir de groupes nationaux ». Si la faim peut devenir profondément politique, qu’elle peut menacer un État, alors il n’est pas sûr que des coups de matraques, des gaz lacrymogènes, des canons à eau et des incarcérations soient une réponse adaptée aux besoins de ces « groupes nationaux ».

Au Chili comme ailleurs, la crise sanitaire a fait émerger des débats autour de la question de la souveraineté alimentaire des populations. Là-bas, les communautés locales tentent de s’organiser pour démontrer que la faim, individuelle et domestique, peut être surmontée collectivement, mais leurs réponses, dictées par l’urgence, seront vouées à l’échec sans un accompagnement fort de l’Etat et une refonte de certains systèmes alimentaires.

Tandis que le virus de covid-19 ne fait pas de discrimination, celle de la faim relève, au contraire, de choix politiques dont les gouvernements doivent désormais assumer les conséquences à l’heure où la pandémie s’accélère gravement dans chacun des pays du continent.

05/06/2020 - Toute reproduction interdite


[1] Josué de Castro, Geopolítica del hambre, Solar, Buenos Aires, 1961.


Des habitants discutent dans une rue d'un quartier pauvre, lors d'une quarantaine générale dans le cadre de la propagation de la maladie à coronavirus à Santiago du Chili, le 22 mai 2020.
Ivan Alvarado/Reuters
De Olivier Antoine