Depuis quelques années, une sorte de nouvelle Guerre froide s’est installée entre les deux superpuissances. Jouant toujours sur le sensationnalisme, les médias et certains experts nous annoncent même un risque de conflit armé opposant Washington et Pékin. Pourquoi ce scénario catastrophe n’est-il raisonnablement pas envisageable pour le moment ?

L’édito international de Roland Lombardi

 

Concernant les relations actuelles entre la Chine et les États-Unis, il a beaucoup été question ces derniers mois du fameux « piège de Thucydide ». Pour le célèbre historien athénien, les guerres du Péloponnèse s’expliquent par la crainte qu’Athènes, la puissance montante, inspirait à Sparte, la puissance établie. Ce concept a été popularisé par le politologue américain Graham Allison dans son best-seller de 2019, Vers la guerre. Selon lui, une confrontation entre la première puissance mondiale et une puissance rivale émergente aboutit inévitablement à une guerre, comme au cours des cinq derniers siècles où la puissance dominante a toujours été contestée à seize reprises entraînant au moins douze guerres notamment entre les puissances européennes.

Certes l’arme nucléaire, comme on l’a vu durant la période entre 1945 et 1990 entre l’URSS et les États-Unis, est venue perturber ce processus historique et géopolitique logique et quasi inévitable.

Pour autant, l’interrogation de l’américain est plus que jamais d’actualité à propos du risque d’un conflit ouvert entre Washington et Pékin alors que la suprématie d’aujourd’hui des États-Unis est de plus en plus contestée par la Chine. Ce n’est pas impossible mais pas inéluctable pour le moment…

Bien que les risques d’un conflit armé autour de Taïwan, la mer de Chine méridionale et dans la zone des îles Senkaku ou à la frontière entre la Chine et l’Inde interpellent et inquiètent tous les spécialistes et que le nationalisme revanchard, la volonté de puissance et les ambitions de la Chine de Xi Jinping sont évidents et caractérisent habituellement les périodes d’avant-guerre, un affrontement entre les deux superpuissances est pourtant à exclure… pour l’instant. Dans un précédent article, j’avais déjà écarté un scénario catastrophe pour des raisons conjoncturelles et structurelles : Même si la Chine s’arme et modernise son armée inexorablement, les États-Unis demeurent encore aujourd’hui la puissance militaro-technologique incontestable. De plus, les Chinois traversent une série de crises notamment sociale, immobilière (affaire Evergrande) et énergétique (pénurie d’énergies fossiles, indispensables pour tout conflit moderne).

De même, les intérêts communs trop nombreux entre les deux superpuissances – les deux économies géantes sont imbriquées, bénéficiaires et prisonnières l’une de l’autre, et celle du mode avec – empêchent « une guerre chaude ». On s’oriente plutôt vers une nouvelle Guerre froide, avec des provocations et des intimidations, des pressions et des tensions, et éventuellement une cyberguerre voire des incidents et des crises militaires qui ne devraient toutefois pas pousser le monde vers la catastrophe.

N’oublions pas que depuis l’Art de la Guerre de Sun Tzu, les Chinois préfèrent gagner les guerres sans livrer bataille…

Et si l’Occident avait déjà perdu ?

Depuis le coup de génie de Nixon et Kissinger en 1972 qui brisa le « bloc communiste eurasiatique » du Heartland mais qui ouvrit la Chine au monde en l’insérant dans l’économie mondiale – espérant que celle-ci allait la moderniser et donc la démocratiser –, une imbrication mutuelle des liens économiques et commerciaux entre les États-Unis et le nouvel « atelier du monde » se sont intensifiés. Notamment à partir de la révolution de Deng Xiaoping, qui en a libéré l’énergie en moins de cinquante ans. C’est Washington qui poussa à l’intégration de la Chine dans l'OMC au début des années 2000.

Dès lors, Pékin a développé méthodiquement son impressionnante hégémonie financière mondiale et pousse ses pions dans le Pacifique, devenu le centre du monde pour le commerce et sur le plan géostratégique.

Avant même la Covid, les géopoliticiens et les économistes rappelaient qu’avec son niveau de puissance et de peuplement qu’elle avait atteint, la Chine pouvait déjà influencer la politique d’au moins quatre-vingts pays sur la planète !

Donald Trump, conseillé par des stratèges réalistes et inquiet du prochain « dépassement » des États-Unis par la Chine, fut le premier à rompre avec le consensus américain et la bienveillance de la politique – et surtout la grande finance – américaine envers les ambitions chinoises depuis près de quarante ans. C’est pourquoi le sulfureux président américain avait ouvert les hostilités, avant qu’il ne soit trop tard, avec une guerre économique sans précédent contre Pékin (notamment avec le relèvement des taxes à l’importation de 10 à 25 % sur les produits chinois). Un peu à l’image de ce qu’avait fait Reagan avec l’URSS, mais aussi contre le Japon dans les années 1980. Le premier succès de Trump fut l’accord historique signé avec Pékin en janvier 2020 (occulté depuis par la pandémie) qui rééquilibrait la balance commerciale entre les deux pays.

Pas étonnant que les dirigeants chinois accueillirent avec soulagement le départ en janvier 2021 du coriace Trump.

Depuis, Joe Biden n’est pas encore revenu sur ce fameux accord, ni sur la nouvelle « guerre froide » lancée par son prédécesseur (création de l’AUKUS) et donc de l’« endiguement » de la Chine. Mais le grand business américain, Wall Street et les géants de la Silicon Valley, préférant aux « jobs » américains leurs propres intérêts financiers en liens directs avec la Chine, et qui ont mis tant d’énergie à faire battre Trump tout en faisant élire Biden, n’accepteront jamais de ce dernier l’intensification d’une guerre commerciale qui leur a fait si mal et encore moins le déclenchement d’un conflit ouvert.

Tout comme les Européens qui ont déjà cédé aux sirènes chinoises…

Ainsi, les Chinois sont conscients qu’ils peuvent s’appuyer sur leur extraordinaire puissance financière, leurs lobbies, leur influence et surtout leur présence de plus en plus prégnante dans les économies américaine et occidentales, pour calmer toute velléité de l’adversaire.

De plus, Pékin compte patiemment sur l’épuisement de l’Empire américain qui à ses yeux est déjà sur le déclin. Pour les Chinois, les États-Unis et l’Occident en général, confrontés à des crises économiques mais également culturelles (wokisme), identitaires, civilisationnelles et n’ayant pas le courage ni la volonté d’endiguer les crises migratoires, sont en train de « pourrir de l’intérieur » et vont s’écrouler sur eux-mêmes à cause de leurs élites déliquescentes. Ce n’est juste qu’une question de temps.

Un dernier point a pourtant son importance bien qu’il ne soit jamais évoqué par les observateurs. Le tropisme américain anti-russe, mis en parenthèse sous Trump – justement pour ne pas jeter un peu plus la Russie dans les bras de la Chine et s’en faire un allié au cas où –, remis en exergue avec l’administration Biden. On peut le voir ces derniers mois avec la recrudescence des tensions en Europe ou en mer Noire. L’idéologie folle des démocrates, qui persistent à décrire Poutine comme le seul vrai « méchant » pour l’Occident et qui peut en l’occurrence ici déclencher un véritable « conflit chaud », ne peut que satisfaire Pékin. « Divide ut regnes », diviser pour régner… sur le monde !

Car, pour une raison plus qu’évidente, si j’étais un stratège chinois, je ne pourrais qu’espérer que les Américains, les Européens et les Russes (leurs partenaires actuels mais rivaux ancestraux et territoriaux notamment en Sibérie) finissent par s’entredéchirer…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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22/11/2021 - Toute reproduction interdite


Les drapeaux des États-Unis et de la Chine flottent sur dans le quartier chinois de Boston, le 1er novembre 2021.
© Brian Snyder/Reuters
De Roland Lombardi