Olivier Antoine,  Directeur d'ORAE Géopolitique, analyse le contexte des prochaines élections présidentielles en Argentine.

« L’Argentine va mieux qu’en 2015 ! ». C’est avec ces mots que le président argentin, Mauricio Macri, a choisi d’entamer l’année électorale en prononçant le traditionnel discours d’ouverture des sessions du Congrès de la Nation, début mars. Quiconque suit l’évolution de l’Argentine, notamment depuis 2015, a pu constater à quel point cette affirmation est erronée. De nouveau empêtré dans une crise économique d’envergure, le pays vit des heures difficiles : endettement record, chômage de masse, pauvreté galopante, hyperinflation, désindustrialisation… A titre d’exemple, près de la moitié des capacités du parc industriel argentin est à l’arrêt. Dans l’automobile, cela atteint même plus de 80%. Des groupes comme Peugeot ou Renault ont dû suspendre plusieurs milliers d’ouvriers pour faire face à la crise. Dans l’agroalimentaire et la grande distribution, l’effondrement du pouvoir d’achat des Argentins, miné par une hyperinflation dépassant aujourd’hui les 50%, oblige des groupes comme Coca-Cola ou bien encore Carrefour à réduire leurs activités. L’Etat n’est pas en reste. Avec un emprunt d’un montant de 57 milliards de dollars, contracté auprès du FMI, les perspectives de solvabilité du pays sont alarmantes. Tandis que la dette publique argentine est passé de 57,9% à 95,4% du PIB entre 2015 et 2019, plus de 75% de cette même dette est libellée en devises étrangères. Or, le peso argentin ne cesse de se déprécier depuis quatre ans et risque d’obliger le futur gouvernement à devoir restructurer sa dette, sous peine de faire à nouveau défaut.

L’Argentine ne va donc pas mieux qu’en 2015. En affirmant agressivement le contraire, au risque d’un énorme déni de réalité, Mauricio Macri, a de fait choisi son adversaire pour les élections présidentielles de fin d’année : l’ex-présidente Cristina Fernandez de Kirchner. Ce choix n’a rien de surprenant tant le mandat écoulé a été placé sous le signe du clivage permanent avec l’ancien gouvernement. En faisant aussi directement allusion à Mme Fernandez de Kirchner, Mr Macri cherche à ranimer ce sentiment puissant de rejet qu’elle avait suscité à la fin de son mandat en 2015 et qui lui avait permis de faire basculer l’élection présidentielle en sa faveur. Cette stratégie de polarisation semble pour l’heure inefficace. Tout d’abord, depuis trois ans maintenant, la principale intéressée ne répond pas ou peu aux attaques dont elle fait l’objet. Malgré des poursuites judiciaires et la vindicte des médias proches du pouvoir, le capital politique de l’ex-présidente n’a pas été entamé. Au contraire, elle figure même désormais en tête des sondages en vue de l’élection présidentielle. Ensuite, brandir l’image de Mme Fernandez de Kirchner et de son ancien gouvernement ne fait plus aussi peur qu’avant. De fait, alors que le FMI mettait encore en garde récemment contre "le risque considérable" que représenterait un changement politique lors des prochaines élections présidentielles, il déclare désormais qu’il continuera à soutenir l'Argentine au-delà de ses changements politiques, voire il n’a pas hésité à se réunir avec l’ancien Ministre de l’économie de Mme Fernandez de Kirchner. Tout un symbole au regard des relations difficiles qu’entretenait l’ancien gouvernement avec le fonds monétaire. Enfin, la course présidentielle n’est pas encore officiellement lancée et Mme Fernandez de Kirchner ne s’est toujours pas prononcée sur son éventuelle candidature.

Moribonds et déchirés après les défaites successives de 2015 et 2017, l’heure semble enfin être au rassemblement pour les péronistes dont l’enjeu consiste à fédérer tous les courants du parti autour d’une même personne et d’un même projet. Malgré son expérience du pouvoir et une base électorale forte, Mme Fernandez de Kirchner n’est pas certaine aujourd’hui de pouvoir faire cavalier seul, d’autant qu’elle reste sous le coup de plusieurs mises en examen qui pourraient enterrer ses chances. Quant aux autres candidats péronistes, l’équation est simple, il leur est presque impossible de gagner sans le soutien de l’électorat kirchnériste.

Alors qu’il ne reste que trois mois avant la présentation des candidatures et que l’incertitude reste complète sur l’identité des participants à l’élection présidentielle, la piteuse image de Mr Macri et la possibilité d’un retour des péronistes au pouvoir, et notamment de Mme Fernandez de Kirchner, inquiètent d’ores et déjà de nombreux secteurs. La question se pose du futur rapport aux forces d’oppositions politiques, économiques et médiatiques. Bien qu’il soit trop tôt pour présumer de règlements de compte ou autre, une certaine crispation gagne une partie de la société argentine. Très récemment, une enquête ouverte par un juge à l’encontre d’un procureur, pour extorsion de fonds et association illicite, a commencé à lever le voile sur l’existence d’un réseau d’espionnage idéologique, politique et judiciaire impliquant jusqu’au sein du gouvernement. Depuis deux semaines, le climat s’est brusquement tendu autour de cette affaire, au point que Mr Macri a demandé la destitution du juge. La tentation du pire serait donc envisageable. A l’instar de l’élection présidentielle brésilienne et de la condamnation de Lula après un procès inique, on peut s’interroger sur l’impartialité des jugements lors des procès qui s’ouvriront prochainement contre Mme Fernandez de Kirchner. Une issue à la brésilienne risquerait d’enflammer la base de son électorat, déjà exaspéré par le recours systématique à la répression policière pour répondre à ses revendications sociales.

L’Argentine va mal en 2019. L’année électorale s’est ouverte dans des conditions délétères et laisse présager le pire. Répéter inlassablement que le pays va bien ne transformera pas la réalité quotidienne des millions d’Argentins qui attendent le bon moment pour écrire leur propre histoire.

18/03/2019 - Toute reporduction interdite


Le président argentin Mauricio Macri (à gauche) salue à son arrivée à Buenos Aires à l'ouverture de la 137e législature la vice-présidente argentine Gabriela Michetti, et le président provisoire du Sénat argentin Federico Pinedo
Agustin Marcarian/Reuters
De Olivier Antoine