International | 12 mai 2019

Venezuela : Pourquoi le coup d’Etat de Guaidó a échoué?

De Lenin Bandres
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Les évènements politiques du 30 avril – 1er mai dernier qui ont mobilisé, encore une fois, le Venezuela relèvent beaucoup du genre surréaliste ou du « réalisme magique » caractéristique de la littérature latino-américaine des années 1960 et 1970. Un coup d’Etat manqué ? Un soulèvement militaire avorté ? La libération d’un prisonnier politique très médiatisée ? Les évènements qui ont marqué Caracas le 30 avril ont, à la fois, toutes ces appellations et également  aucune d’entre elles.

Juan Guaidó, le président de l’Assemblée Nationale du Venezuela, autoproclamé « Président par intérim » en janvier dernier est apparu le 30 d’avril entouré de plusieurs soldats à la base militaire de La Carlota en plein centre de la capitale vénézuélienne. A côté de lui se trouvait Leopoldo Lopez, fondateur du parti Voluntad Popular, tuteur politique de Guaidó et jusqu’à ce jour, le prisonnier politique le plus important du gouvernement de Maduro. Il avait été condamné à la résidence sous surveillance en 2017, après 3 ans de prison ferme pour rébellion et incitation à la violence. Tous les deux ont lancé un appel massif de soutien à la population à ce qu’ils ont baptisé « Opération liberté » et, qui supposait être l’étape finale du gouvernement du président Maduro. Ils affirmaient avoir le soutien d’une partie de l’armée et ont appelé toute la population à descendre dans les rues pour mener à son point final la libération définitive du pays et en célébrer le triomphe. Toutefois, à la fin d’une journée marquée par l’incertitude, la violence et la consternation, le fugitif Leopoldo Lopez a fini par se refugier d’abord à la résidence diplomatique du Chili, ensuite dans la résidence diplomatique d’Espagne. Au même moment, Juan Guaidó, sans donner aucune explication sur les évènements politiques de la journée, a fait appel au peuple vénézuélien pour continuer la pression sur le gouvernement et intensifier l’organisation du mouvement de protestation le lendemain, le 1er Mai.

Tous les euphémismes ont été inventés ce jour là pour nommer ce qui a été tout simplement un coup d’Etat manqué. Pour la plupart des soutiens à l’opposition il s’agissait, au contraire de « reprendre le fil constitutionnel ». Mais, peut-on reprendre la légalité institutionnelle d’un pays en appelant à un soulèvement militaire et en prenant le pouvoir par la force? A l’instar de la tentative de coup d’Etat organisé par l’opposition vénézuélienne contre Hugo Chavez en 2002, cette stratégie cherchait à susciter le ralliement de l’état major des forces armées du côté de l’opposition, ainsi que la défection massive des militaires loyaux au Président Maduro. Toutefois, le résultat a été cruellement honteux et inefficace. Or, non seulement la défection des membres des forces armées a été minoritaire, mais en plus, le soulèvement a été étouffé avec un minimum de pertes et de mobilisation opérationnels de la part du gouvernement. Le bilan est lourd pour le camp de Guaidó et ses alliés internationaux. Car, au lieu de faire basculer l’establishment ou même de fragiliser le leadership de Maduro, celui-ci est plutôt ressorti fortifié et plus solide autant au niveau national qu’au niveau international.

Malgré tous les efforts de la part de Guaidó de convaincre les membres des Forces Armées Bolivariennes (FAB) de rejoindre le camp de l’opposition, il n’a, malgré tout, pas réussi à éveiller l’intérêt des hauts officiers loyaux à Maduro. Depuis janvier on comptabilise à peu près 1500 soldats déserteurs des FAB, dont une bonne partie d’entre eux se retrouvent exilés en Colombie, Brésil et aux Etats Unis. Mais, ce nombre est insignifiant si l’on considère que l’armée vénézuélienne représente un effectif de 250.000 soldats sans compter les milices, lesquelles représentent 3 millions de membres qui ont récemment intégré, également, le corps des Forces Armées Bolivariennes[1].

Pour Elliott Abrams, envoyé spécial du gouvernement des États-Unis pour le Venezuela, la raison du manque d’adhésion des FAB au programme de “transition démocratique” présidé par Guaidó est à chercher du côté des ingérences russes et cubaines au sein des FAB. Pour lui : « Ce sont eux qui contrôlent, qui gardent à l’œil les généraux et les colonels et ce sont surtout eux qui se chargent d’incarcérer et de sanctionner ceux qui montreraient des signes de dissidence »[2]. Ceci explique pourquoi le 30 avril, au moment où se concrétisait l’échec de la tentative de soulèvement militaire au Venezuela, le président Trump menaçait La Havane avec un « embargo total » si « les troupes et les milices cubaines » ne cessaient pas, immédiatement, leurs opérations militaires au Venezuela. De même quelques minutes plus tôt, Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat américain, accusait la Russie d’empêcher le départ de Maduro du palais présidentiel en lui recommandant d’y rester.

Mais il est invraisemblable que le soutien de l’armée au gouvernement de Maduro repose uniquement et exclusivement sur le soutien de ses alliés internationaux. Le soutien de Moscou et de La Havane est indéniable, mais pas suffisant pour comprendre le ressort de la loyauté de l’armée au chavismo. Hormis les dispositifs de contrôle et de renseignement qui sévissent au sein des FAB pour mitiger et censurer la dissidence, la raison justifiant la méfiance du secteur militaire envers l’opposition est à chercher plutôt du côté de l’offre très limitée que ceux-ci proposent aux militaires qui se rallient à leur côté. Or, jusqu'à maintenant, le message de l’opposition vers les forces armées a été un message moralisateur qui cherche à mobiliser les allégeances de l’armée sur le plan éthique en affirmant leur responsabilité et leur devoir de protection envers la société civile. Mais, force est de constater que cette stratégie a montré ses limites après trois mois de tentatives de déstabilisation et de renversement frustrés. Certes, Guaidó a offert à plusieurs reprises une amnistie aux membres des forces armées qui décident de le rejoindre, mais pour un secteur militaire amplement coopté par le clientélisme et par le contrôle direct des secteurs clés de l’économie nationale, une proposition d’amnistie est nettement insuffisante. En effet, elle devrait être accompagnée d’une offre claire et crédible des bénéfices qui comporteraient pour les intérêts corporatistes et individuels de l’armée, le basculement d’un régime vers un autre.

Le désengagement de l’armée de la scène politique n’est pas une démarche facile. Il doit être perçu pour les militaires comme moins coûteux que le maintien au pouvoir. Dans le cas vénézuélien, le lien qui soude l’alliance civile-militaire du gouvernement de Maduro repose sur une stratégie de cooptation et de redistribution clientéliste consistant à maintenir le contrôle sur les militaires grâce à la concordance d’intérêts économiques entre les dirigeants au sommet de la hiérarchie civile et militaire. Arriver à briser ce lien implique de pouvoir construire un projet politique dans lequel les forces armées se voient clairement représentées, pas seulement au travers de valeurs et de principes éthiques communs, mais aussi au travers d’une proposition claire qui permet au secteur militaire d’évaluer les avantages institutionnels et individuels qui incluraient leur soutien au changement de la structure politique en vigueur proposé par le camp de Guaidó.

Jusqu’à maintenant rien ne permet d’affirmer que le message véhiculé par le chef de l’opposition vise cette direction. Au contraire, avec la montée des sanctions américaines et les menaces constantes à l’encontre des membres du gouvernement et de l’apparatchik militaire vénézuélien, le résultat a été, en fait, de rendre plus solide et cohésif le lien entre les divers secteurs qui se partagent le pouvoir en place.

Le coup d’État manqué du 30 avril a montré la défaillance des mécanismes de cooptation de l’opposition envers le secteur militaire. Il révèle le manque de crédibilité de l’offre faite par l’opposition, ainsi que de sa réelle portée institutionnelle au sein des mécanismes de légitimation démocratique de la région. Car, force est de constater que le coup d’État est devenu un moyen très banal de changement politique en Amérique Latine, instituant « la violence comme moyen de combat politique », ce qui va à l’encontre de tous les mécanismes de stabilisation démocratique en vigueur à des niveaux hémisphériques - y compris la charte démocratique de l’OEA- et de toutes les « déclarations de bonnes intentions » démocratiques défendues par les Etats Unis, qui se sont érigés en tant que « gardiens des valeurs démocratiques » au niveau planétaire.

Face à cet épouvantable échec, il devient urgent d’opérer un changement de stratégie de l’opposition et de ses alliés internationaux. Car un changement de régime ne se fait jamais contre les militaires, il se fait au mieux avec, au minimum sans eux, ce qui dans le cas vénézuélien est simplement impossible. Dés lors, la seule option crédible pour sortir de l’impasse qui ravage le pays serait de trouver un accord politique négocié parmi les principaux secteurs et forces politiques du pays.

Continuer à croire qu’il est possible d’envisager l’abdication inconditionnelle de l’adversaire n’est qu’une illusion qui comporte des conséquences funestes pour l’ensemble de la société vénézuélienne. Aucun des camps en dispute ne se trouve en position d’imposer à l’autre sa volonté absolue, sans prendre le risque d’initier une véritable spirale de violence qui pourrait s’étendre à toute la région sud-américaine.

C’est ici que la communauté internationale sous l’égide de l’ONU pourrait jouer un rôle de médiation et d’accompagnement essentiels pour éviter le pire. Elle pourrait contribuer à trouver un compromis qui permettrait de prévenir une escalade vers les extrêmes, et dans le même temps de jeter les bases pour un accord politique crédible et durable.

Le Venezuela a besoin de vaincre les ténèbres de l’incertitude et du désespoir. Il est possible de s’orienter vers une solution politique à travers un dialogue lucide et éclairé. Bertolt Brecht disait « Là où règne la violence, il n’est de recours qu’en la violence, là où se trouvent les hommes, seuls les hommes peuvent porter secours ». Nous sommes encore dans les temps pour porter ce secours si important au peuple vénézuélien et pour la stabilité politique de la région.

07/05/2019 - Toute reproduction interdite


[1] https://fr.sputniknews.com/international/201904141040739882-venezuela-milices-maduro-armee/

[2] https://www.washingtonpost.com/world/national-security/as-venezuelas-misery-grows-us-focus-shifts-to-cubas-role/2019/03/26/05fedfa0-4b2c-11e9-b79a-961983b7e0cd_story.html?utm_term=.c185aa4a61ac


Un partisan du leader de l'opposition vénézuélienne Juan Guaido, que de nombreuses nations ont reconnu comme le chef intérimaire légitime du pays, prend part à un rassemblement de soutien à l'Assemblée nationale vénézuélienne et contre le gouvernemen
Ivan Alvarado / Reuters
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