Analyses | 5 février 2019

Venezuela. Comment en est-on arrivé là ?

De Lenin Bandres
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Le Venezuela a fait la « une » de tous les journaux depuis que le jeune président de l’Assemblée Nationale, Juan Guaidó,  s’est auto-proclamé  président de la république, en défiant l’investiture de Nicolas Maduro, qui avait prêté serment pour un deuxième mandat le 10 janvier 2019. Mais, très probablement, une telle défiance n’aurait pas suscité un tel impact, si cela n’avait pas été soutenu immédiatement et inconditionnellement par les Etats Unis et d’autres pays de l’Amérique Latine tel que la Colombie, le Brésil, le Pérou, l’Equateur, le Chili parmi d’autres. Pour sa part, le parlement européen a suivi ce processus de reconnaissance de Juan Guaidó en tant que président intérimaire du pays, en réclamant également la célébration des élections présidentielles immédiates.  Enfin, on trouve le président Nicolas Maduro de plus en plus isolé par les pays occidentaux. Il fut, pourtant, élu lors des élections présidentielles tenues en mai 2018. Analyse de Lenin Bandres 

L’irruption de Guaidó sur la scène politique internationale, a lieu dans un contexte économique et social absolument effrayant.  Le Venezuela, première réserve mondiale de pétrole du monde (386 milliards de barils) est aujourd’hui un des pays avec un indice de mortalité infantile le plus alarmant de la région (21 décès pour 1000 naissance). En 2016 le PIB per capita a baissé de 30% et  de 14% en 2017. En cette même année le 62% de la population se trouvait en extrême pauvreté et 90% des foyers se plaignait de n’avoir pas suffisamment d’argent pour acheter à manger. Selon les chiffres du FMI, en 2017 l’inflation cumulée a été de 2100% et en 2018 elle a dépassé le chiffre historique du 1000000 %. Des chiffres que le gouvernement n’a pas démentis, car il n’a publié aucun indicateur macroéconomique depuis 2015. D’après l’ONU, environ 3,3 millions de vénézuéliens ont fui le pays en cherchant des conditions minimales pour survivre. Principalement vers les pays frontaliers (la Colombie, le Brésil), mais aussi vers les Etats Unis et, à un moindre degré, vers l’Europe. Enfin les services publics tels que l’eau et l’électricité sont rares et intermittents dans la plupart du territoire national, tandis que l’infrastructure de l’industrie  pétrolière, quasiment la seule source de revenu du pays, est complément détruite produisant seulement 1,1 millions de barils par jour, selon l’OPEP.

Les limites du capitalisme basé sur les revenus du pétrole vénézuélien

Les premiers signes de distorsion économique apparaissent dans les années 1980 lors du contre-choc pétrolier. Avec un développement industriel centré sur l’industrie des hydrocarbures, le Venezuela s’est bâti économiquement pendant toute la deuxième moitié du XX siècle grâce à la rente pétrolière et à l’exploitation minière.  Alors qu’au début du siècle l’économie vénézuélienne était principalement agricole, le pétrole est devenu à partir de 1930 la source de revenu la plus importante de l’économie,  ainsi que  la base de l’industrialisation du pays. La baisse des prix du pétrole pendant les années 1980 a, toutefois,  montré la faiblesse structurelle d’une économie fortement dépendante des revenus du pétrole et des prix internationaux des matières premières.  Grâce aux pétrodollars,  le Venezuela a pu accroître exponentiellement ses importations de biens et de services, sans pourtant se soucier de la diversification productive nationale. L’omniprésence du pétrole dans toutes les sphères de la vie économique vénézuélienne a inhibé le développement d’autres secteurs économiques exportateurs, ce que l’on appelle  traditionnellement, selon l’argot économique,  la « maladie hollandaise ».

La période du paradigme de « l’industrialisation par substitution des importations » chère à l’école économique de la CEPAL (Commission Economique pour l ’Amérique Latine) montrait ses limites à un niveau régional et au Venezuela en particulier. Un changement d’époque était en train de se produire avec l’émergence de l’idéologie du libre marché  et  l’institutionnalisation du Consensus de Washington.

Pendant toute la période qui s’étale de 1989 à 1998, le Venezuela traverse des moments turbulents caractérisés par des crises de toute sorte : crise de légitimité politique des partis traditionnels, crise financière et paupérisation accrue de la société. Pour simplifier, pendant cette période, le Venezuela a vécu une insurrection populaire (27 février 1989), deux tentatives de coup d’état (4 février et 27 novembre 1992), la destitution d’un gouvernement pour des affaires de corruption (1993) et une crise financière sans précédent avec la faillite de 17 sur les 49 banques du pays (1994).

 

L’arrivée de Hugo Chavez et le “socialisme du XXIème siècle »

Arrive la période « Chavez », en 1998, avec un air de changement qui promettait le renouvellement de la classe politique vénézuélienne, aussi bien que la restructuration de l’économie nationale.

Malgré le fait qu’à l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez le prix du pétrole était artificiellement bas, peu après le prix commence à monter grâce à l’essor des matières premières stimulé par la croissance chinoise. Pendant les années 2000, le Venezuela a joui pour une deuxième fois des prix exorbitants, ce qui lui a permis  d’augmenter ces réserves internationales; mais a, également, provoqué son  enfoncement, et cette fois de manière plus critique, dans la dépendance de la rente pétrolière. Pendant la période 2003-2008, le Venezuela a joui d’une croissance économique importante (6% par an en moyenne), mais il n’a pas connu le développement de ses forces productives. Or, pendant cette période et, malgré le flux colossal  de pétrodollars qui rentraient dans les caisses publiques, le Venezuela n’a pas diversifié son économie. Pire encore,  le pays a multiplié sa dette étrangère par quatre en créant des « éléphants blancs » qui n’ont jamais vu le jour. Parallèlement,  les foyers de corruption et de clientélisme au niveau étatique et en complicité avec le secteur privé national et international, se sont multipliés.

Certes, l’entrée massive de pétrodollars a contribué à financer les dépenses publiques et, par ce biais, à baisser les indicateurs de pauvreté à travers les programmes sociaux qui ont eu un impact positif sur les classes les plus démunies. Mais cela n’a fait que stimuler la consommation interne grâce à la disponibilité de devises subventionnées  par l’état.  Le résultat a, donc, été la création d’un environnement économique et financier fictivement prospère.  Or, au même moment, alors que le prix du pétrole augmentait, les importations et la dette publique augmentaient également, mais l’appareil productif stagnait, voire, décroissait. Malgré la promotion d’innombrables projets pharaoniques (tel que le gazoduc du sud et la création de plus de 50 raffineries autour du monde) PDVSA – la compagnie nationale du pétrole - n’a pas augmenté sa production de pétrole et encore moins investi  soit dans de nouvelles infrastructures ou dans l’entretien des infrastructures existantes. Aujourd’hui les résultats sont catastrophiques. Avec une production de 1 million de barils par jour, PDVSA doit importer une bonne partie du combustible nécessaire pour la consommation domestique et possède une dette de plus 42 milliards dollars.

 

La décadence politique, économique et sociale

Avec la mort prématurée d’Hugo Chavez en 2013 et l’arrivée au pouvoir de Nicolas Maduro, la situation économique et politique du Venezuela commence à se dégrader exponentiellement. Même si les raisons sont multiples et complexes, j’en soulignerai fondamentalement trois.

Premièrement il faut prendre en compte que le disfonctionnement structurel de l’économie est arrivé à son paroxysme lorsque le prix du pétrole a commencé à chuter à partir de 2014. Début 2016, le baril touche le plancher de 33 $ par baril comme conséquence de la contraction de la demande chinoise et la « suroffre » de production de pétrole de schiste provenant des Etats Unis. Cette nouvelle réalité économique  a sans doute frappé fortement les recettes publiques du Venezuela au moment où les dépenses continuaient leur rythme exponentiel. Parallèlement,  les scandales de corruption liés à la mauvaise gestion des entreprises et des banques étatisées, se sont multipliés,  ce qui a abouti à la perte de toute crédibilité dans la classe dirigeante vénézuélienne.

 

Deuxièmement,  la mort d’Hugo Chavez a laissé un vide de « leadership » dans la vie nationale et plus particulièrement à l’intérieur du PSUV (le parti du gouvernement), ce qui a approfondi la polarisation politique et la compétition pour les postes des pouvoirs publiques. A partir de 2014, vu l’absence d’entente entre le gouvernement et  l’opposition, cette dernière fait appel à la mobilisation sociale pour faire valoir ses revendications. Ces revendications étaient entièrement inattendues par le gouvernement.  Par contre la violence politique, la répression et les détentions arbitraires se font de plus en plus fréquentes et créent le précèdent des évènements violents qui ont eu lieu en 2017.  Pareillement, au sein du chavismo s’opère une purge des anciens collaborateurs du président Chavez, ainsi que des cadres politiques montrant quelques signes de dissidence vis-à-vis des mesures politiques et économiques prises par le président Maduro.

Troisièmement, l’environnement politique de la région commence à changer avec le tournant à droite de l’Argentine et du Pérou, suivi de l’impeachement contre Dilma Rousseff au Brésil. Cela a eu comme conséquence un processus de polarisation politique qui a rendu inutile et stérile les principaux organismes multilatéraux au niveau régional (UNASUR, CELAC, MERCOSUR, OEA). Dans ce contexte, le Venezuela commence à apparaître de plus en plus isolé idéologiquement, mais aussi face à une administration américaine de plus en plus agressive et véhémente qui met en place des sanctions économiques et financières cherchant à affaiblir le régime de Caracas.

 

La confluence de ces trois facteurs a entraîné des conséquences extrêmement nuisibles pour la stabilité politique et économique de notre nation. Face à cette réalité, le gouvernement a réagi de façon inappropriée politiquement et économiquement. Politiquement, le gouvernement de Maduro est devenu extrêmement autoritaire et arbitraire en méconnaissant le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, en légitimant un état d’exception permanent et en durcissant la répression et la violence politique. Economiquement, le gouvernement n’a pas su maitriser la dépréciation de la monnaie et l’hyperinflation. Au contraire, avec une industrie pétrolière complètement détruite à cause du manque d’investissement, le gouvernement de Maduro s’est tourné vers l’exploitation minière et forestière afin d’augmenter les recettes publiques. Mais en conséquence, le pays s’enfonce dans la voracité extractiviste , ainsi que dans la primarisation de son économie.

Par ailleurs, tous les secteurs productifs sont contrôlés directement par les militaires, ceux qui n’ont  ni la formation technique ni l’intégrité morale pour une bonne gestion des industries publiques. Les scandales de corruption se multiplient et le peu de ressources financières existantes sont distribuées en suivant un modèle patrimonial et clientéliste de l’exercice du pouvoir.

 Le dénouement de la profonde crise qui traverse le Venezuela, la reconstruction du tissu économique et social du pays n’aura pas lieu sans une profonde et une réelle ré-institutionnalisation démocratique des pouvoirs publics. Ceci devrait être accompagné  d’une réflexion sur la dérive des idées politiques qui ont mené le Venezuela à la catastrophe contemporaine.

Une première conclusion montre que « le socialisme du XXI siècle » n’a pas su surmonter les contradictions qui ont mené le socialisme du XXème siècle aux catastrophes sociales et économiques qui l’ont façonné historiquement. Le Venezuela devrait être capable de sortir de lui-même de sa réalité actuelle à l’aide d’un dialogue ouvert et constructif. Notre vœu est de susciter cette rencontre, ainsi que la possibilité la promesse d’un meilleur avenir.

 

06/02/2019 - Toute reproduction interdite. 


Une femme passe devant un graffiti où l'on peut lire " Quelle est la nourriture des pauvres maintenant ? " à Caracas, Venezuela 30 novembre 2018
Marco Bello/Reuters
De Lenin Bandres

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