Valérie Boyer est sénatrice (LR) des Bouches-du-Rhône (13) et ancienne vice-présidente du groupe d'amitié France-Arménie à l’Assemblée nationale. Forte de son expérience de terrain, l’élue revient sur le cauchemar de la « guerre des 44 jours » ayant opposé l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2020. Celle qui considère l’Arménie comme « une sœur pour la France » rappelle l’importance de ce petit pays situé à plus de 3 000 kilomètres de l’Hexagone, et dont le destin serait intimement lié à celui de l’Europe occidentale.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Quelle est la situation en Arménie ?

Valérie Boyer : J’y suis allée plusieurs fois en tant que vice-présidente à l’Assemblée nationale et au Sénat du groupe d’amitié France-Arménie. Après la sinistre guerre des 44 jours au Haut-Karabagh, je crois que nous avons été la seule délégation étrangère sur place, où la situation est extrêmement compliquée pour plusieurs raisons. D’abord, l’Arménie est un petit pays de 2 à 2,5 millions d’habitants avec une faible démographie. Pendant la guerre des 44 jours, les Arméniens ont perdu 6 500 hommes, ce qui peut sembler peu, mais représente en fait toute une tranche d’âge. Ils ont perdu quasiment tous les jeunes hommes de 18 à 22 ans sous les drapeaux. C’était une guerre totalement asymétrique, il ne faut pas oublier que le budget total de l’Azerbaïdjan est supérieur à celui de l’Arménie en matière d’armement. Les Arméniens sont, de plus, encerclés d’ennemis : 82 millions de Turcs, presque 10 millions d'Azerbaïdjanais et 15 millions d’Azéris en Iran.

Fild : Quel espoirs les Arméniens ont-ils aujourd’hui vis-à-vis de l’Europe ?

Valérie Boyer : C’est très compliqué. Leur survie ne dépend que des Russes qui sont venus à leur secours. Certes un peu tard diront certains, mais les relations entre Poutine et Nikol Pashinyan - Premier ministre arménien, ndlr - n’étaient pas bonnes. Ils croient en l’Europe, ils ont espoir en l’Europe, mais elle ne fait pas grand-chose. Les Arméniens comptent donc sur eux-mêmes. La diaspora est un point d’appui, et elle rayonne dans le monde entier, avec un grand niveau intellectuel et d’éducation. Mais nous, Européens et Français, devons aider l’Arménie qui est une démocratie, et non pas une théocratie ou une dictature. C’est un pays qui est une civilisation à elle toute seule, par la culture, la musique, la langue. C’est un grand peuple malgré sa petite taille, et qui a rayonné partout où la diaspora a pu prendre racine.

Fild : Quelle est l’importance stratégique de cette région ?

Valérie Boyer : Le Haut-Karabagh est une source d’eau pour l’Arménie. Cette petite terre a été donnée à l’Azerbaïdjan de manière arbitraire par Staline. Il était donc logique, au moment de la chute du mur et de l’URSS, que ce territoire redevienne arménien. Mais vous savez comment Staline aimait beaucoup faire en sorte que certaines minorités ethniques soient isolées afin qu’elles se neutralisent entre elles... Le Haut-Karabagh était un territoire sans statut juridique clair et dont le groupe de Minsk – composé des États-Unis, de la Russie et de la France, ndlr - devait s’occuper, mais il a toujours gelé le conflit. Finalement, le Haut-Karabagh n’a jamais été un territoire reconnu par la communauté internationale, et vivait aux dépens de l’Arménie. Pendant les élections américaines, une partie du groupe de Minsk étant occupée, l’Azerbaïdjan, poussée par la Turquie, a massacré la population du Haut-Karabagh lors de la « guerre des 44 jours » de septembre à novembre 2020. Il s’est passé plusieurs choses pendant ce conflit. Premièrement, ça a été un grand test d’armes : les Azéris ont utilisé des armes non-conventionnelles comme des bombes à phosphore ou à fragmentation ; ils ont massacré tous ceux qu’ils pouvaient et ont fait de nombreux prisonniers. Ils ont également testé des drones turcs sur les Arméniens. Cela a été un massacre, arrêté par les Russes qui ont fini par s’interposer. L’Azerbaïdjan est un pays riche en gaz et en pétrole, il n’a aucun intérêt au Haut-Karabagh, si ce n’est une haine des Arméniens, animalisés et représentés comme des sous-hommes.

« Une haine civilisationnelle et religieuse »

Fild : Comment caractérisez-vous les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan aujourd’hui ?

Valérie Boyer : Ilham Aliyev - président de la République d'Azerbaïdjan - a fait construire « le parc des trophées » à Baku, où l’on expose des restes de corps arméniens. Un parc de 500 hectares où il faisait défiler des enfants pour cracher sur des photos d’Arméniens. Les soldats aiment leur couper les oreilles et le nez. C’est de l’humiliation pure. C’est une haine civilisationnelle et religieuse, une haine portée au niveau de l’État, qui fait écho à l’affaire Safarov. Il y avait une conférence pour la paix il y a quelques années en Hongrie, et un gradé arménien a été assassiné dans son sommeil à coups de hache par un certain Safarof. Une fois emprisonné en Hongrie, l’Azerbaïdjan a racheté sa liberté à grand renfort de pétrodollars et avec la promesse qu’il finirait sa peine une fois arrivé au pays. Mais il a été accueilli en véritable héros… C’est assez significatif du niveau de détestation qu’ont les Azéris (ou Azerbaïdjanais) envers les Arméniens.

Fild : Pourquoi ce conflit concerne-t-il l’Europe ?

Valérie Boyer : Les Azéris ont agi, guidés par les Turcs, non seulement par haine des Arméniens, mais parce qu’ils sont totalement instrumentalisés par les Turcs. Il y avait sur le terrain des généraux turcs et des djihadistes à qui l’on promettait une prime de 100 euros par tête d’Arménien, et des terres au Haut-Karabagh. C’est une logique génocidaire : on supprime la population, on la remplace, et on efface les traces. Il faut avoir conscience que les Arméniens ont déterré leurs morts au Haut-Karabagh, sachant que les Azéris profaneraient leurs tombes, car ils savaient à quoi s’attendre. L’objectif de cette guerre était donc de donner une issue à la haine que la Turquie et l’Azerbaïdjan entretiennent vis-à-vis de l’Arménie. Car depuis le génocide arménien de 1915 commis par la Turquie (et pas encore reconnu par cette dernière), il y a toujours cette haine entretenue de l’Arménien. Il y a surtout une volonté de la part de la Turquie de sceller une amitié avec l’Azerbaïdjan d’Aliyev, qui est un pays turcophone et intéressant pour Erdogan, puisqu’il est riche en gaz et en pétrole, ce que n’a pas la Turquie, enfoncée dans une situation économique difficile.
D’ailleurs, un évènement est passé inaperçu en France : au moment du conflit au Haut-Karabagh, Erdogan et Aliyev ont signé un accord avec trois pays pour trois zones, à savoir la Turquie, l’Azerbaïdjan et le Pakistan. Ils ont parlé de Chypre, du Cachemire et du Haut-Karabagh. Ce n’est donc pas un conflit local. Quand vous regardez une carte, la situation est complexe. Outre cette haine absolue - n’oublions pas que la négation de génocide est l’un des fondements de la Turquie moderne - le panturquisme d’Erdogan est délirant. Il veut aller plus loin que les anciennes frontières de l’Empire ottoman puisqu’il va jusqu’à l’Atlantique, et veut créer une route turque jusqu’aux Ouighours. Mais sur sa route se trouve le Haut-Karabagh et le Syunik, une province d’Arménie. Tous les jours, vous avez des exactions, des menaces et intrusions sur le territoire arménien depuis le conflit au Haut-Karabagh. L’intégrité territoriale de l’Arménie est violée en permanence. Et c’est important d’un point de vue européen : comment accepter un pays comme la Turquie qui frappe aux portes de l’UE, qui fait du chantage aux migrants, qui occupe un pays de l’Union (Chypre), qui nie un génocide, et commet des exactions quotidiennement ?

Fild : De Zemmour à Pécresse, ce pourquoi regain d’intérêt pour l’Arménie ?

Valérie Boyer : D’abord, je ne suis pas là pour commenter les visites d’Éric Zemmour ou sa campagne. En revanche, pour d’autres, cet intérêt n’est pas soudain. Valérie Pécresse ou Laurent Wauquiez ont toujours été proches des chrétiens d’Orient et de l’Arménie. Ce sont des personnes qui se sont toujours intéressées à ce qui se passait en Arménie, pour plusieurs raisons. Il y a des Français d’origine arménienne, et la France a reconnu le génocide arménien. Mais dans notre pays, la loi ne comporte pas un dispositif de pénalisation du négationnisme pour ce génocide. Cela a donc une résonance actuelle, car Erdogan et la diaspora turque se servent de cela pour continuer de perpétrer leurs exactions, avec le groupe des Loups Gris entre autres.

05/01/2021 - Toute reproduction interdite


La députée Valérie Boyer participe à un vote sur un projet de loi qui rendrait criminel le fait de nier que le massacre des Arméniens par les Turcs ottomans était un génocide, à l'Assemblée nationale à Paris le 22 décembre 2011.
© Charles Platiau/Reuters
De Alixan Lavorel