Santé | 29 juin 2020

Vaccin du Covid-19 : l'Inde en « pole position »

De Francis Mateo
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Devenue au fil des décennies la « pharmacie low cost » de la planète, l'Inde est aujourd'hui au premier plan dans l'élaboration d'un vaccin contre le SARS-CoV-2.  

                                                                                          Par Francis Mateo

Le premier ministre indien, Narendra Modi, a tenu à se présenter devant les caméras le 23 juin dernier pour annoncer que son pays « cherche activement un vaccin universel et à prix abordable » contre le Covid-19. La veille, son gouvernement avait autorisé les premiers tests sur les humains du Covaxin, un vaccin contre le SARS-CoV-2 développé par le laboratoire indien Bharat Biotech, à partir d'une souche du virus isolée à l’Institut national de virologie de Pune (près de Mumbai).

« Les résultats complets des études précliniques du vaccin sont prometteurs et les réponses immunitaires efficaces ; les essais cliniques chez l’homme commenceront dans toute l’Inde dès juillet 2020 », indique le communiqué du laboratoire. Leader en Inde sur le marché de la production de vaccins, Bharat Biotech reste cependant outsider dans la « course mondiale » du Covid-19... derrière une autre société indienne. Serum Institute of India (SII), également basée à Pune, a en effet déjà lancé la production du vaccin AZD1222, sans même attendre la fin des essais cliniques. Ce vaccin expérimental a été conçu à l’Université d'Oxford par AstraZeneca, qui espère pouvoir fournir dès cette année des centaines de millions d'unités, et jusqu'à 2 milliards de doses en 2021.

Après avoir été testé sur 160 volontaires sains âgés de 18 à 55 ans, avec un taux d'efficacité de 80% (selon le laboratoire), l’AZD1222 est utilisé dans le cadre d’une phase d'études expérimentales sur 10.260 personnes de tous âges. Ce n'est qu'au terme de cette expérimentation que le laboratoire AstraZeneca pourra valider son vaccin et le mettre sur le marché.

En lançant dès aujourd'hui la production, le laboratoire SII prend donc un risque qui peut s'avérer très payant si cette « phase trois » d'expérimentation est concluante, car la société indienne aura plusieurs longueurs d'avance sur le marché mondial - 400 millions de doses ont déjà été commandées à AstraZeneca aux États Unis et 300 millions en Europe, notamment par la France -. Et pour cause : SII espère produire 50 millions de doses par mois dès cet été, et monter ensuite rapidement en puissance jusqu'à 400 millions de doses par mois.

Vaccins « low cost »

C'est en tout cas le pari du millionnaire de 39 ans Adar Poonawalla, propriétaire du laboratoire Serum Institute of India, créé il y a cinquante ans par son père, Cyrus Poonawalla, aujourd’hui l'un des hommes les plus riches en Inde, avec une fortune estimée à 10,9 milliards selon le magazine Forbes. C'est justement dans les colonnes de cette revue que l’héritier de SII a expliqué sa stratégie de « coup de poker » (1) : « C’est un énorme risque personnel que je prends, mais c’est un risque que je peux assumer parce que nous ne sommes pas une société cotée. Si nous étions en bourse, je devrais être responsable devant les actionnaires, les investisseurs et les banquiers ».

Ce qui permet au laboratoire d'engager les 300 millions de dollars d’investissements nécessaires à la production d'un vaccin qui reste aujourd'hui expérimental : « Je tremble à l'idée de calculer les millions de dollars que je pourrais perdre, mais encore une fois, je ne suis responsable que de moi-même », ajoute Adar Poonawalla.

Dans le même temps, SII poursuit de cette manière une stratégie de développement de vaccins « low cost », parmi lesquels le vaccin pour enfants DTP (contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche) ou le M-Vac (contre la rougeole).

À la faveur de la concurrence entre ses laboratoires, l'Inde s'impose même comme principal producteur de vaccins et médicaments génériques (dont la fameuse hydroxychloroquine). Un secteur qui génère chaque année en Inde 35 milliards d’euros de chiffre d'affaires, dont la moitié à l'exportation.

Cette prédominance de l’Inde dans la course au vaccin contre le Covid-19 permet de prévoir un prix de vente relativement bas - « Environ 2 euros par dose », a estimé le président d'AstraZeneca France, Olivier Nataf, sur les ondes de France Info -. Reste à savoir quand aboutira cette « course » qui battrait tous les records du monde si le vaccin était commercialisé en 2021. La question de l'efficacité restera également en suspens. « L’unique leçon que nous avons tirée de cette pandémie est le manque de préparation au niveau de nos systèmes de soins, de prévention, de test et de production », conclut Adar Poonawalla.

L'industrie pharmaceutique indienne compte bien en tirer les leçons, et les profits.

(1) Témoignage publié le 4 juin 2020 dans le magazine Forbes

30/06/2020 - Toute reproduction interdite


Des hommes en moto passent devant un camion de ravitaillement du Serum Institute indien, le plus grand fabricant de vaccins au monde,à Pune, en Inde, le 18 mai 2020.
Euan Rocha/Reuters
De Francis Mateo

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