International | 26 octobre 2020

USA : Quelle politique étrangère si Biden est élu ?

De Roland Lombardi
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En cas de victoire du démocrate Joe Biden le 3 novembre prochain, la politique extérieure des États-Unis pourrait changer en de nombreux points, rebattant les cartes de la géopolitique. Explications.

                                                                                       Par Roland Lombardi

Il y a un invariant dans la politique étrangère américaine depuis plus d’un siècle. Il s’agit de la vieille stratégie d’endiguement du heartland eurasien et donc de la Russie puis de l’URSS et de nouveau de la Fédération russe après 1990. Les deux grands concepteurs de ce postulat géostratégique de l’Alliance atlantique, John Foster Dulles et Georges Kennan, s’inspiraient du célèbre stratège anglais Halford John Mackinder qui avait suggéré d’endiguer le heartland russe et d’encercler l’Eurasie avant même l’existence de la menace soviéto-communiste (« Le pivot géographique de l’Histoire », 1904). Cette idée de stratégie d’endiguement fut poursuivie par l’universitaire américain, considéré comme le père de la géopolitique américaine, Nicolas Spykman (1893-1943) puis plus tard par le très influent Zbigniew Brzezinski (1928-2017), un anti-russe notoire et ancien conseiller à la Défense nationale du président Carter. Il s’agissait donc de ceinturer la Russie par une chaîne d’alliances ouest/centre européenne, turcophone, arabo-islamique et asiatique (Rimland) dans le but d’isoler l’empire russe et l’empêcher d’accéder aux mers chaudes et au sud. Ce sera l’objectif même de l’OTAN, pendant et après la guerre froide.

Depuis, la perspective d’une future super puissance chinoise et rivale des États-Unis, a fait évoluer sur la question certains penseurs stratégiques américains, comme le célèbre Henry Kissinger (il faut à présent éviter que se constitue un bloc russo-chinois, exactement comme l’avait fait dans le sens inverse, Nixon et son Secrétaire d’État Kissinger, avec la Chine en 1972 !). Or, dans les années 2000, face aux résistances de toutes sortes, toutes les tentatives de reset des relations entre Moscou et Washington ont jusqu’ici échoué. Trump, quant à lui, conseillé par Kissinger, un de ses plus influents visiteurs du soir, a bien perçu le danger et a souhaité secrètement revoir la politique américaine envers la Russie afin de ne pas la jeter un peu plus dans les bras de Pékin.

Depuis ces quatre dernières années, en dépit de toutes les entraves de l’État profond américain, plutôt « Jacksonien » (nationaliste et réaliste), Donald Trump s’est opposé au mondialisme et à ses élites « Wilsoniennes » (idéalistes et interventionnistes). Il a par ailleurs osé se dresser, comme aucun de ses prédécesseurs ne l’avait fait, face aux intentions impérialistes, financières et commerciales chinoises en adoptant une position de fermeté dans les négociations commerciales avec Xi Jinping, dans le seul but de défendre les intérêts américains.

Malgré les nouvelles sanctions américaines votées à Washington contre Moscou, il a tenté d’inverser clairement la tendance en Ukraine et au Moyen-Orient (notamment en Syrie), tout en tendant à plusieurs reprises la main à Poutine.

Au Moyen-Orient, dans le cadre de sa politique de non-intervention et surtout de rupture avec celle des administrations américaines passées, Trump a confirmé le retrait (encore très relatif certes et initié par Obama) des troupes américaines de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan.

Dans son discours du 21 mai 2017 (beaucoup plus important et porteur que celui, sans effet, d’Obama au Caire en 2009), il avait, devant les représentants d'une cinquantaine de pays musulmans, appelé les dirigeants de la région à combattre réellement l’extrémisme et le terrorisme. Ce fut d’ailleurs la condition sine qua non du renouvellement de la protection américaine du royaume saoudien, en échange des 400 milliards de dollars de contrats signés par Riyad dont 110 milliards pour le seul secteur de l’armement...

Depuis cette date, l’égyptien Sissi, l’émir des E.A.U, Mohammed Ben Zayed et même le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane, ont fait montre d’une réelle détermination, sans précédent historique dans la région, pour nettoyer les écuries d’Augias de l’islamisme, ciblant notamment les Frères musulmans et les milieux salafistes les plus radicaux.

Trump a également reconnu Jérusalem comme capitale de l’État hébreu et s’est retiré des accords sur le nucléaire iranien.

Les gages donnés aux Israéliens lui ont permis d’imposer à Netanyahou son « Deal du siècle » et une solution à deux États avec les Palestiniens. Avec l’accord de paix signé entre les Émirats Arabes Unis, Bahreïn et Israël (et les autres qui suivront avec le Soudan, Oman et l’Arabie saoudite), il accentue le désengagement des États-Unis au Moyen-Orient en laissant ses alliés régionaux (et clients !) historiques livrer sa « guerre » initiée contre l’Iran à leur place, tout en maintenant sa politique de sanctions et de pression maximale envers Téhéran. Avec cette « stratégie de la tension » calculée (qui rassure au passage le puissant lobby militaro-industriel américain) et surtout grâce à l’imparable arme économique, les dirigeants iraniens mais également palestiniens seront à terme acculés à négocier, surtout si Trump est réélu.

De fait, au-delà des dirigeants Iraniens, du Hamas et de certains responsables de l’Autorité palestinienne, la Turquie d’Erdogan, le Qatar et le Koweït, les trois derniers pays soutenant ouvertement les Frères musulmans, espèrent une défaite de Trump le 3 novembre prochain. Ces derniers savent que l’actuel locataire de la Maison-Blanche (encore pour quelques jours), ne tardera pas, s’il est réélu, à inscrire, comme il l’a promis, la Confrérie islamiste sur la liste des organisations terroristes et surtout, prendra assurément de lourdes sanctions contre le trop turbulent Erdogan qu’il déteste par ailleurs.

De même, Pékin préfèrerait voir arriver dans le Bureau ovale, un nouveau président moins coriace... A l’inverse des Russes, qui eux, sont bien conscients que l’entourage du candidat Joe Biden leur sera fatalement beaucoup plus hostile en Ukraine ou ailleurs...

Les dangereux soutiens de Joe Biden

Ainsi, à partir de cette mise au point nécessaire, on comprend mieux pourquoi, si Joe Bien devient le prochain président des Etats-Unis, la politique étrangère américaine va inévitablement connaître des changements notables.

Au-delà des Démocrates, des progressistes, de la gauche et de l’extrême-gauche américaines et de la grande majorité des médias mainstream, Joe Biden possède surtout de puissants et influents appuis issus de l’État profond américain. Ceux-là même qui ont eu à pâtir de la politique « du coup de pied dans la fourmilière » de Trump initiée depuis quatre ans, tant sur le plan de la politique intérieure qu’extérieure. N’oublions pas que Mike Pompeo, l’ancien patron de la CIA de 2017 à 2018 et l’actuel Secrétaire d’État de Trump, a depuis méthodiquement « purgé » ces grandes institutions des éléments les plus dogmatiques et belliqueux au sujet de la politique étrangère américaine.

De même, ne perdons pas de vue, que de grandes entreprises américaines ayant d’importants intérêts dans le commerce avec la Chine, ont très mal vécu la guerre économique relancée par Trump contre Pékin. À l’image de Hunter Biden, le fils du candidat démocrate, qui est d’ailleurs impliqué dans une affaire de corruption avec une société chinoise...

Comme le disait Napoléon : « L'argent n'a pas de patrie ; les financiers n'ont pas de patriotisme et n'ont pas de décence ; leur unique objectif est le gain ».

En termes d’ingérence, les Chinois sont peut-être plus discrets que les Russes, mais ils sont loin de dormir. Depuis des décennies, grâce à leur puissance financière quasi intarissable, ils n’ont cessé de placer leurs pions et de s’acheter de nombreux relais et agents d’influence au cœur du pouvoir, en Europe comme aux Etats-Unis...

Ajoutons à cela que les fameux adeptes de l’interventionnisme américain, du regime change et du nation building, ainsi que les conseillers les plus hostiles vis-à-vis de la Russie et des régimes autocratiques mais également les plus bienveillants envers l’islam politique, se retrouvent tous au cœur des équipes Biden.

Plusieurs néo-conservateurs (courant né au départ, rappelons-le, chez les démocrates dans les années 1970), même du camp républicain, comme Bill Kristol, John Negroponte ou encore John Bolton (un temps manipulé par Trump à des fins électorales), ont clairement apporté leur soutien à l’ancien vice-président. De plus, comme l’a très bien démontré Alexandre Del Valle dans une récente tribune, le Qatar et les Frères musulmans sont toujours très actifs et influents au sein du parti Démocrate[1]...

Durant les quatre ans de sa présidence, on l’a vu, la « Révolution Trump » a également et considérablement bousculé les équilibres géostratégiques, sans pour autant déclencher de conflit majeur. Que cela nous plaise ou non, c’est déjà beaucoup mieux que les 30 dernières années, marquées par des administrations américaines qui, dans les affaires internationales, ont souvent joué aux apprentis sorciers, notamment au Moyen-Orient.

Dernièrement, Joe Biden, grand humaniste autoproclamé, a rappelé que s’il était élu il y aurait « un retour à la normale » sur le plan géopolitique. Soit. Mais que veut dire cette formule pour le potentiel 46e président américain qui déteste Poutine et qui s’était enthousiasmé pour les printemps arabes ? Au regard de son entourage et de ses conseillers, à l’image de Susan Rice, ancienne conseillère à la Sécurité nationale d’Obama, « pouliche » de Madeleine Albright et aujourd’hui, pressentie au Secrétariat d’Etat, on peut donc craindre plutôt le retour de dangereux idéologues à la Maison-Blanche et d’une « dérive humanitaro-belliciste qui pourrait faire revenir les néoconservateurs au bercail progressiste » (Hadrien Desuin). Certes, la tendance « isolationniste » s’est depuis largement diffusée dans l’opinion américaine voire même dans les allées du pouvoir. Or, il serait naïf de sous-estimer les capacités et le talent de certains groupes de pression à « remobiliser » les foules pour une éventuelle et nouvelle guerre humanitaire au nom des droits de l’Homme, surtout en des temps troublés et de grave crise intérieure...

Enfin, à 78 ans, on voit mal le vieux Biden imposer quoi que ce soit à un Erdogan ou même à un Netanyahou... De même, celui dont certains évoquent déjà la sénilité, sera assurément, et au-delà de ses ennuis de santé, beaucoup plus manipulable et malléable que Trump. Et lorsqu’on connaît le poids des lobbies qui gravitent à Washington, c’est peut-être cela le plus inquiétant.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778


[1] https://www.atlantico.fr/rdv/3592893/les-liens-troubles-entre-les-administrations-clinton-obama-et-les-freres-musulmans--et-le-risque-de-voir-celle-de-biden-reprendre-ce-chemin-en-cas-de-victoire-a-la-presidentielle-de-novembre-alexandre-del-valle-

27/10/2020 - Toute reproduction interdite


Un aviateur américain brandit un drapeau alors que le président américain Donald Trump s'adresse au personnel militaire lors d'une visite à la base aérienne de Bagram, en Afghanistan, le 28 novembre 2019.
Tom Brenner/Reuters
De Roland Lombardi

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