Conditions de travail déplorables, manque de moyens, sous-effectifs et violences quotidiennes sont devenus le lot des personnels urgentistes. Face à cette situation alarmante, le Collectif Inter Urgences dénonce la faillite du système. Nous avons recueilli les témoignages de deux de ses membres, Galadrielle Pons et Orane Beirieu, infirmières qui exercent respectivement aux Urgences de Lariboisière et de Bichat. Leur constat est sans appel. Il faut agir, et vite !

Propos recueillis par Peggy Porquet 

La régulation des passages aux urgences est - elle la mesure la plus pressante pour répondre à la crise ?

Galadrielle Pons: La régulation des passages aux urgences est une nécessité, mais ce genre de mesure met du temps à être performante. En France, depuis les années 70, chacun sait qu’à l’hôpital la prise en charge est « globale et effective ». C’était le message véhiculé par les politiques de l’époque. Le phénomène s’est accentué par la pénurie de médecins généralistes et spécialistes disponibles, ainsi que par la fermeture des hôpitaux de proximité. Prenons l’exemple de la canicule de 2003, vécue de plein fouet par les services d’urgences. 16 ans après, en période de canicule, la ministre de la santé passe tous les jours à la télé, et des spots de prévention commencent seulement à porter leurs fruits pour changer les réflexes de la population. Il semble donc évident que le rapport aux urgences de nos concitoyens ne peut être effectif dans de brefs délais. Le Collectif Inter Urgence (CIU) demande de fait des actions immédiates pour mettre un terme à la difficulté quotidienne et la pénibilité du travail des personnels hospitaliers, et cela dès maintenant. La souffrance du Personnel Non Médical (PNM infirmiers, aides-soignants, brancardiers, agents administratifs, encadrement…), c’est aujourd’hui ! Et cela ne fera qu’empirer, compte tenu des plans d’économie que subit notre service public hospitalier. Il faut dès à présent une réaction concrète du ministère !

Orane Beirieu: Il faut d’abord régler le problème du manque d’effectifs en ouvrant de nouveaux postes, et en les rendant plus attractifs. Il faut également pallier le problème des lits d’aval et des hospitalisations-brancards, car même en régulant les passages, les patients pris en charge seront dans tous les cas dirigés vers les urgences.

La suppression de 100 000 lits, ces 20 dernières années, répond-elle à une logique comptable ?

O.B. : La fermeture de 100 000 lits en 20 ans a une logique économique. Elle permet de payer moins de personnels, moins de matériels, voire de fermer des services. D’autant plus que l’hôpital public prend en charge des patients n’ayant pas de couverture sociale. Nous recensons quotidiennement des patients qui restent une journée, voire plus, sur un brancard, faute de place, tout âge confondu.

G.P.: Voici le lien du Plan National de Gestion du Risque et d’Efficience du Système de Soins. Ce n’est pas une simple analyse du Collectif, mais un ensemble de rapports qui vont en ce sens.

Vous souhaiteriez obtenir 10 000 recrutements. A quoi correspond ce chiffre ?

G.P. : Le nombre de passages aux urgences a plus que doublé ces vingt dernières années, alors que le nombre de personnels n’a pas bougé. Les 10 000 recrutements sont 10 000 ETP « équivalents temps plein », soit 4000 à 5000 « postes » en fonction des roulements. Ils correspondent aux recommandations du Samu Urgences de France, qui mettent en corrélation le nombre de passages aux urgences avec le nombre de PNM. Pour autant, ces chiffres doivent pouvoir s’adapter « en fonction du niveau d’activité, des contraintes architecturales et de la disponibilité du personnel » et ne pas « entraver la qualité de la fonction première du personnel concerné ». En fonction des structures d’accueil des urgences, ces demandes recouvrent l’ensemble des PNM. De nombreux services font face à du personnel en nombre insuffisant pour assurer une prise en charge de qualité en termes de sécurité, de relationnel, de surveillance, de soins d’hygiène et de confort. Ils font face à un épuisement professionnel qui accélère le turn over, et qui est un frein au recrutement.

O.B.: La revendication des 10 000 recrutements correspond aux nombres de postes vacants au sein des urgences. Nous faisons face à un cercle vicieux, les mauvaises conditions de travail ayant pour conséquence le sous-effectif et le manque de candidatures.

Pourquoi le Collectif constate – t – il une absence de plan de fidélisation des agents ?

G.P. : Les agents sont en souffrance, mais ne sont pas entendus. Chaque jour aux urgences, ce sont des insultes verbales, des menaces et parfois même de la violence physique. Voilà notre quotidien. Avec de telles conditions de travail comment maintenir la bonne humeur et l’enthousiasme ? Quand ce ne sont pas les patients ou leurs familles qui sont à bout de nerfs après avoir attendu 7h pour voir le médecin, c’est l’institution qui exige toujours plus de la part des équipes (rappel sur ses repos, limitations de période de congé, travail en sous-effectif par non remplacement d’arrêt maladie ou congé maternité…). Cela devient intolérable. Les chiffres parlent d’eux même. 30% des jeunes diplômés abandonnent leur carrière d’infirmier durant leurs 5 premières années d’exercice ! Et pourtant rien ne change, on doit toujours faire plus, avec moins de moyens. Les plannings non fixes, la discordance entre l’exercice sur le terrain et la formation apportée à l’IFSI conduit à une souffrance morale pour les soignants, déjà épuisés. Cette perte de sens du cœur de nos métiers s’illustre notamment par « l’impossibilité de prendre soin ». Prenons l’exemple du soin relationnel : nous travaillons pour communiquer avec les patients et leurs familles mais la situation actuelle est telle que souvent, nous n’avons simplement pas le temps de faire du soin relationnel qui est pourtant la base de notre métier (…) L’institution nous pousse vers toujours plus de rendement. Un mot rassurant, une explication claire, l’accompagnement d’une fin de vie… ne peuvent trouver de traduction comptable.

Le développement d’applications en temps réel rendant compte du temps d’attente telles que My Urgences pourraient être une solution face à la crise ?

G.P.: Plusieurs niveaux de lecture sont envisageables. Pour les personnes se présentant d’elles-mêmes, l’intérêt est possible dans les secteurs urbains où plusieurs sites hospitaliers sont implantés. L’application permettrait alors aux patients de s’orienter vers l’hôpital avec le temps d’attente le moins long pour une prise en charge aux urgences. Dans les zones rurales, une application de ce type aurait peu d’intérêt, les différents centres hospitaliers étant éloignés de plusieurs dizaines de kilomètres. Les centres de soins non programmés (CSNP) ou maison de santé n’offrant pas de permanence la nuit, les week-end et jours fériés, les patients se rendent de toute façon dans le service d’urgence le plus proche de leur domicile.

O.B.: Les applications informant sur le temps d’attente, bien que potentiellement utiles, ne sont pas la solution miracle à la crise des urgences, et ne résoudront pas les problèmes internes et les revendications sur les manques d’effectifs et de moyens. En revanche, il est vrai que cela peut aider à réguler le nombre de passages et le flux au sein des urgences, en incitant à aller dans d’autres hôpitaux proches mais peut-être moins surchargés, voire à aller consulter dans des structures, parfois plus adaptées, mais méconnues du grand public. Cela peut toutefois créer une perte de temps, car l’application peut indiquer un hôpital éloigné du lieu de vie, voire rebuter des personnes à venir aux urgences. Il faut voir dans le temps si ces applications ont un réel impact sur la régulation des passages et s’il n’y a pas de « couac ». Même si ces applications sont bénéfiques, elles ne peuvent être une solution à court terme.

Quel est le but de votre AG nationale prévue au 10 septembre ?

G.P. : Lors de cette AG, le CIU souhaite mobiliser les autres services dont les conditions de travail sont également insoutenables. Le CIU fait le constat d’une impasse politique sur la gestion hospitalière aujourd’hui. La saturation des services, sans hausse des moyens et sans revalorisation de l’exercice soignant, entraine une dégradation majeure dans la réalisation de nos missions de service public. Face à ce contexte, plusieurs d’entre nous ont déjà pu tenter des approches au niveau local pour faire reconnaitre la souffrance des soignants. Ce constat partagé de conditions d’accueil et de travail dangereuses est transposable à tous les services hospitaliers.

O.B.: L’Assemblée Générale du 10 septembre sera le moment de faire le point sur la situation globale, de « prendre la température » de chaque service, et de réfléchir tous ensemble afin de se fédérer autour d’objectif commun.

Le projet de loi Ma Santé 2022 adopté au Parlement en Juillet dernier correspond – il à vos attentes ?

G.P.: Le CIU n’a pas pour prétention de critiquer l’ensemble des mesures prévues dans la loi « ma santé 2022 », si ce n’est de soulever sa durée de mise en place et le délai nécessaire pour en voir les conséquences sur le terrain. Sans nous permettre d’en critiquer le fond, il convient de rappeler que ce projet de loi n’est pas en adéquation avec les mesures immédiates que nous demandons. En juin, Mme la Ministre avait annoncé que la loi proposerait des solutions aux problèmes soulevés par les personnels en grève. Nous nous questionnons alors sur la pertinence de la commission nationale demandée par Mme Buzyn concernant la situation des urgences une fois la loi votée.

O.B. : Ce projet de loi est très centré sur le corps médical et sur les hôpitaux et structures de soins de proximité. Cela implique donc peu les paramédicaux et les urgences. Cela pourrait en effet, soulager les urgences, en facilitant l’accès aux soins en ville, et donc en recevant plutôt des personnes adressées par un médecin, ou ayant un problème de santé immédiat. Dans la réalité, j’attends de voir comment cela va se développer, n’ayant pas vu d’actions particulières pour le moment.

02/09/2019 - Toute reproduction interdite


L'entrée du service des Urgences de l'hôpital de la Timone à Marseille, le 3 avril 2016
Peggy Porquet / GlobalGeoNews
De Peggy Porquet