L'État islamique (EI), le groupe djihadiste supposé presque disparu, fait non seulement un retour en Syrie et en Irak, mais aussi dans un pays qui a récemment fait la une des journaux : la Libye.  Analyse de Olivier Guitta.


Ce point a cependant été ignoré lors d'une conférence de paix à Berlin sur la Libye en janvier dernier. Réunis par la chancelière allemande Angela Merkel, les acteurs mondiaux se sont efforcés de conclure un cessez-le-feu entre les deux principales parties belligérantes du conflit. Ce qui pourrait se révéler être le moindre de leurs soucis, si l'EI joue bien ses cartes.
"Plusieurs milliers de combattants de l'État islamique ont quitté Idlib en Syrie par la frontière nord et se sont retrouvés en Libye", a récemment averti le roi Abdullah de Jordanie. "C'est quelque chose que nous, dans la région, mais aussi nos amis européens, nous devrons régler en 2020." Le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov a également confirmé cette information.


Il est assez révélateur que les combattants de l'État islamique quittent à nouveau la Syrie pour s'installer en Libye. En effet, le magazine de l'État islamique Dabiq avait souligné en 2015 que la Libye était un « marché » majeur pour l'organisation, où se trouvent des recrues européennes. Des rapports ont fait état de 56 ressortissants français, 20 citoyens britanniques et 16 belges ayant rejoint l'EI en Libye. Ce n'est pas un hasard si la Libye a été liée aux attaques de l'État islamique à l'étranger : sur la plage de Sousse, en Tunisie, en 2015, sur le marché de Noël à Berlin en 2016 et aux attaques de 2017 au Royaume-Uni à la Manchester Arena et sur le London Bridge.
L'EI a entamé une campagne de recrutement en 2015-2016 en utilisant plusieurs tactiques telles que l'enlèvement présumé de travailleurs migrants sous la menace pour les forcer à s'entraîner pour être des combattants / kamikazes. L'EI aurait également offert 1 000 dollars à des recrues au Mali pour rejoindre leurs rangs en Libye.
Ces tactiques ont permis à l'EI en Libye de passer de 2 000 à 8 000 combattants en quelques mois, ce qui a provoqué des réactions. Les États-Unis ont par exemple lancé une campagne aérienne de deux ans pour détruire l'organisation terroriste sur le territoire libyen. Mais malgré des dommages importants, le groupe n'a pas été totalement anéanti. Même le commandement militaire américain en Afrique, Africom, estimait que l'EI comptait encore 500 membres en Libye à la fin de 2017, même s’il n'y avait aucun signe de l'arrivée de djihadistes étrangers supplémentaires de Syrie et d'Irak.


L'EI a continué à mener des attaques à l'intérieur de la Libye. Par exemple, le groupe a revendiqué l'attaque par balle de septembre 2018 contre le siège de la compagnie pétrolière d'État libyenne NOC à Tripoli. En décembre 2018, trois kamikazes de l'EI ont attaqué le ministère libyen des Affaires étrangères, tuant deux personnes. En mai dernier, les djihadistes de l'État islamique n'ont eu aucun problème à s'allier avec des combattants de l'opposition tchadienne pour attaquer les forces de l'ALN du Marechal Haftar dans un camp d'entraînement à Sebha, entraînant la mort de huit soldats.

Ce qui est à craindre

Les États-Unis semblent avoir remarqué la résurgence de l'État islamique en Libye : en septembre dernier, ils ont lancé durant une dizaine de jours quatre attaques aériennes contre les djihadistes de l'EI. Néanmoins, les nouvelles informations sur les combattants de l'EI d'Idlib se déplaçant en Libye pourraient changer la donne. Ce sont des radicaux convaincus, motivés et extrêmement bien entraînés. L'EI pourrait saisir l'opportunité d'une escalade du conflit entre les parties belligérantes pour s'étendre de façon spectaculaire. Dans ce scénario, comme en Syrie, des combattants étrangers venus d'Europe afflueraient en grand nombre dans la région. En effet, un Nord-Africain de Bruxelles, Paris ou Amsterdam a beaucoup plus en commun avec quelqu'un de Libye qu'avec quelqu'un en Syrie ou en Irak. Qui plus est, l’entrée en Libye est facilitée du fait de l'énorme afflux de réfugiés, et cette équation pourrait se muer en succès pour l'EI. Enfin, La Libye pourrait devenir un tremplin possible pour déstabiliser l'Algérie, le Maroc et la Tunisie voisins. La Libye est située à seulement 300 kilomètres de l'Italie, et elle pourrait être utilisée comme zone de rassemblement stratégique pour lancer des attaques contre l'Europe.
Enfin et surtout, l'EI pourrait organiser le passage des réfugiés en Europe et faire entrer des djihadistes sur le continent. L'État islamique est devenu en un an seulement le principal acteur terroriste du Sahel, voisin de la Libye, où il pourrait également redevenir une force majeure avec laquelle il faudrait compter.


Il y a toujours eu de nombreux acteurs intervenant en Libye depuis la chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2012. La communauté internationale ne doit pas penser qu'il n'y a que deux parties impliquées dans le conflit. L'État islamique et des centaines de milices sont également des acteurs importants qu’il ne faut pas ignorer, au risque de faire de la Libye une nouvelle Syrie.

02/02/2020 - Toute reproduction interdite


Un combattant des forces libyennes alliées au gouvernement soutenu par l'ONU sort d'un trou lors d'un combat avec l'État islamique dans le quartier numéro trois à Syrte, en Libye, le 9 octobre 2016.
Ismail Zitouny/Reuters
De Olivier Guitta