Economie | 8 mai 2018

Une économie tunisienne sur le fil

De Pierre Puchot
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C'est le grand paradoxe tunisien : alors que les questions économiques sont en grande partie à l'origine de la révolution de janvier 2011, elles ont été largement délaissées par les gouvernements qui ont dirigé la Tunisie jusqu'à ce jour. « Patience », demandaient les exécutifs successifs, « réglons d'abord la transition politique, l'économie viendra ensuite ».

Sans surprise, le malaise d'une large partie de la population tunisienne ne s'est pas évanoui avec ces promesses. En 2017, les manifestations ont redoublé d'intensité, principalement dans le sud et l'est du pays, mais aussi aux abords de Tunis. Leurs motifs ? L'absence d’amélioration significative des conditions de vie des Tunisiens. Un nouveau paradoxe, car les dépenses publiques ont fortement augmenté depuis 2011, portant la dette publique à 70 % du PIB fin 2017 contre 39,7 % en 2010. Un chiffre qui s’explique notamment par l'augmentation de salaires de la fonction publique (41 % du budget en 2017), il est vrai particulièrement faibles sous Ben Ali. Le chômage et l'emploi des jeunes demeurent l'enjeu économique principal du pays. S'il atteint officiellement 13 % en 2017, ce taux peut doubler dans certaines régions, comme le sud ou l'est tunisien.

Se dessine alors un paysage économique tunisien à deux vitesses : à court terme, l'amélioration de la situation touristique et le timide retour des investisseur étrangers ont permis à la croissance tunisienne de s'établir autour de 2 % en rythme annuel à la fin de l'année passée. Mais à long terme, plusieurs facteurs inquiètent les observateurs de la Tunisie. Le constat de la Banque africaine de développement se montre assez sévère : « Dominée par les dépenses courantes (72 % du budget en 2017), la dépense publique ne correspond pas aux besoins d’investissement, notamment dans les infrastructures, requis pour maintenir la compétitivité à long terme du pays. »

Depuis 2014 et le vote de la nouvelle constitution, le gouvernement actuel a peu légiféré, si ce n'est pour amorcer la libéralisation du transport aérien et sceller la loi dite de « la réconciliation économique », qui prévoie l’amnistie des fonctionnaires impliqués dans les malversations de l’ancien régime. Un texte particulièrement mal vu au sein de la société civile tunisienne, et contre lequel s'est fédéré un collectif baptisé "Manich Msamah" (« je ne pardonne pas » en arabe).

De fait, deux fléaux continuent d'entraver l'économie du pays. La corruption, et l'absence de développement régional. La Tunisie stagne à la 74e place du classement de Transparency international pour la perception de la corruption, et les mesures spectaculaires prises par le gouvernement, comme l'arrestation de plusieurs personnalités, dont l'homme d'affaires Chafik Jarraya, se sont en fait révélé des feux de paille. Le pays reste miné par cet héritage des années de dictature, de la rue au plus haut niveau de l’État. Accusés notamment de malversation, deux fonctionnaires de la Banque centrale ont été placé en détention début février…

Dans ce contexte, la prolongation de l’État d'urgence jusqu'à la fin de l'année 2018 vise à renforcer la confiance des investisseurs face à la menace terroriste. Mais en cette période post élections municipales, cette décision pèse de tout son poids sur la transparence déjà toute relative des affaires publiques, sur la liberté d'expression, et ne saurait compenser le manque d'investissement public et de vision du gouvernement en matière de développement.

 

11/05/2018  - Toute reproduction interdite.


Des touristes posent pour une photo au centre-ville de Tunis, Tunisie, 4 août 2017
De Pierre Puchot

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