L’emballement autour de la « tribune des militaires » traduit un fait politique majeur : l’institution militaire incarne aujourdhui encore tout ce en quoi croit et aspire la majorité des Français.

Explication par notre spécialiste des questions militaires, Mériadec Raffray

Doucement, mais irrésistiblement… Le nombre de signataires de la « Tribune des militaires » augmente de jour en jour. Le 7 mai, le compteur affichait 25 300 noms, dont 58 généraux, contre 1 500 au départ. Dans la communauté militaire, cet « appel » prolifère de manière virale. Tous les « anciens » en parlent, le commentent dans des billets et tribunes. Un signe dans ce milieu où, par tradition et bon sens, l’on s’efforce de ne pas gêner la relève. De fait, dans les popotes, les jeunes cadres d’active partagent et commentent aussi la version numérique. Notre armée est à l’image de la société, rappellent souvent ses chefs. Dans cette affaire, elle réagit à l’unisson d’une large frange des Français. Ceux-ci sont allés massivement voir de quoi il en retournait quand les politiques ont crié au loup et au putsch. Aussitôt, ils se sont sentis en communion avec les auteurs et les thèmes abordés, même de manière sommaire. Voilà ce que révèle le sondage LCI du 27 avril. Bien plus que la tribune, c’est cela le fait politique majeur. Certains évoquent un tournant.

On le savait. Depuis la fin du Service National, nos militaires ont la cote dans l’opinion. À telle enseigne, d’ailleurs, que les policiers les jalousent un peu : car ils paient un lourd tribut au maintien de la sécurité au quotidien - du « droit à la vie paisible », préfère dire Emmanuel Macron -, et ils souffrent d’une désaffection croissante des Français à leur égard. En off, à propos du budget en hausse des Armées, des « grands flics » lâchent : « Ils savent y faire ». L’art et la manière ne sont pas grand-chose sans le fond. Les militaires ne sont pas syndiqués, ne bénéficient pas des 35 heures (au grand dam de l’Europe, qui voudrait leur imposer ce régime), et ils acceptent sans rechigner d’aller mourir à l’autre bout du monde. Hier, c’était en Afghanistan (90 morts). Aujourd’hui, c’est au Sahel (55 morts). Et demain ? Les Français en sont persuadés : en cas de coup dur, ils pourront compter sur leurs soldats pour faire rempart de leur corps contre l’ennemi de l’intérieur. Le 23 mars 2018, à Trèbes, le sacrifice du chevalier Beltrame l’a démontré.

Le pays vibre pour cette « Grande Muette »

Les Français ne plébiscitent pas seulement l’ultima ratio de la Nation. Ils se sentent en phase avec cette communauté « lucide sur les enjeux, engagée sur lessentiel, disciplinée sur le fond, élégante dans la forme sans être dupe », pour reprendre la formule du général Marc Delaunay, un légionnaire reconverti en entrepreneur, dans un texte publié sous le timbre de l’Association de soutien à l’armée française (ASAF). Tandis qu’une minorité agissante, avec la complicité d’une certaine élite, s’emploie à déconstruire notre histoire et nos valeurs, à semer les germes de la division et de la révolte dans le pays, force est de souligner que nos compatriotes montent en défense d’une institution aussi vieille que la France, gardienne de toutes ses traditions. Les Français « se droitisent », traduisent les sondeurs. Leur grille de lecture est périmée. Ils passent à côté de l’essentiel. Le tréfonds du pays vibre pour cette « Grande Muette » qui, à l’inverse, précisément, se tient soigneusement à l’écart de la politique, hors des jeux partisans ; c’est dire la crédibilité du scénario du coup d’État brandi par les gauchistes. Cette posture est si forte que la promesse de son chef d’état-major de sanctionner lourdement les signataires a fait des vagues parmi ses pairs. Une réaction à chaud. Depuis, le général Lecointre envoie des signaux d’apaisement. En témoigne sa lettre d’invitation envoyée hier au Monde Combattant, que Fildmedia publie ici en exclusivité.

Cet épisode sonnerait la fin de l’esprit de 68, le retour de l’autorité, analyse pour sa part Patrick Buisson, le démiurge de la droite forte. C’est encore réducteur. À travers leur soutien à l’armée, les Français applaudissent un peu tout : l’institution qui cultive toujours les vertus du service, de l'obéissance et de la cohésion ; ce recruteur (24 000 « embauches » chaque année) qui valorise autant le mérite que le don de soi ; cet ascenseur social qui n’est pas bloqué ; ce creuset intact de l’assimilation (on compte 90 nationalités différentes dans les rangs de la Légion) ; ce dernier pan intact de notre puissance globale déclinante. Arrêtons de marcher sur la tête, dit cette majorité qui ressemble à « l’homme du 18 juin » quand il écrit dans Mémoires de Guerre : « toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison ».

07/05/2021 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron salue le chef d'état-major des armées le général d'armée François Lecointre près de la ministre de la Défense Florence Parly lors d'une visite à la base militaire d'Istres, le 20 juillet 2017.
©Arnold Jerocki/Pool/Reuters
De Meriadec Raffray