Culture | 27 mai 2021
2021-5-27

Un XVIIIe siècle marqué par la domination masculine ?

De Stéphanie Cabanne
4 min

À l’heure post « MeToo », les effluves sensuelles et les invitations libertines des tableaux du XVIIIe siècle séduisent notre regard et nous interpellent par leur fausse innocence. Bergers et bergères lutinant dans un cadre champêtre, divinités langoureuses ou amants enlacés dans l’ombre d’un boudoir, les œuvres de Boucher ou de Fragonard n’évoquent-elles qu’un libertinage joyeux et consenti ou dissimulent-elles une réalité plus complexe ?

Par Stéphanie Cabanne.

Manifestement, le XVIIIe siècle fut celui du plaisir des sens. Non pas que l’amour et le désir aient été moins pratiqués aux époques précédentes, mais ils devinrent alors l’objet de toutes les spéculations. Philosophes et hommes de lettres les mirent au cœur de leur projet d’une société nouvelle, apte à retrouver son unité perdue, prônant une révolution des mœurs et une reconnaissance du corps et de ses sensations. Au point d’inspirer à Baudelaire, au siècle suivant, la formule selon laquelle « la Révolution a été faite par des voluptueux ».

Les peintres s’affranchirent allègrement des conventions établies et détournèrent les sujets traditionnels. D’Hercule, ils oublièrent les exploits pour ne retenir que les étreintes passionnées avec la belle Omphale, et de la farouche Diane chasseresse, le bain dénudé en compagnie de ses nymphes, au sein d’une nature sensuelle.

La multiplication de sujets licencieux ne manqua pas d’attirer les critiques des défenseurs de la morale. Au Salon officiel, l’Église exerçait un droit de regard. À plusieurs reprises, l’archevêque de Paris exigea que l’on décrochât des tableaux jugés scandaleux, comme le Confessionnal de Pierre-Antoine Baudouin (1765) montrant de jeunes pénitentes empêchées de se confesser par deux libertins. L’artiste, élève et gendre de François Boucher, s’était fait une spécialité de ce genre de scènes. Il s’attira également les foudres de Diderot qui voyait en lui un « prédicateur des mauvaises manières » et un « peintre des petites maisons et des libertins ».

Mais à bien y regarder, les peintres comme Boucher, Baudouin ou Fragonard, n’ont jamais sombré dans la représentation littérale des plaisirs de la chair et de ce qu’on appelait les « parties honteuses », développant plutôt l’art subtil de la suggestion. Et l’on observe dans leurs tableaux - défilé de corps féminins enfouis dans des draps froissés, de nymphes endormies sous le regard de satyres concupiscents et de baisers dérobés - des objets et des meubles qui « parlent » et qui dévoilent au spectateur que l’acte a bien été consommé... ou qu’il est sur le point de l’être. Les chemises sont retroussées, les lits deviennent d’immenses terrains de jeu peuplés de coussins en forme de poitrine généreuse ; alentour gisent pomme, roses, perles, évocations subtiles de la séduction et de l’offrande sexuelle.

Même la lecture devient propice à un moment de plaisir. La jeune femme lisant un livre peinte par Baudouin en 1763, a laissé glisser son ouvrage ; sa main est passée sous sa robe... Il est vrai que les moralistes du temps réprouvaient la lecture de romans par les femmes, à la sensibilité réputée trop vive. Le plaisir féminin - solitaire ou non - devint l’un des sujets de prédilection des années 1760, transformant le spectateur en voyeur troublé. On le retrouve chez Greuze, dans la Volupté.

L’ambiguïté des rapports hommes - femmes

Les artistes jouaient un double-jeu, réservant leurs œuvres les plus osées aux boudoirs de leurs commanditaires, comme le cabinet « fort petit et fort chaud » du marquis de Marigny. La peinture publique reprenait sous un vernis « convenable » les codes d’images graveleuses, souvent pornographiques, qui circulaient sous le manteau. Ces gravures montraient des scènes orgiaques où le piquant était augmenté par la présence - et la participation - de membres du clergé.

Certains artistes, comme Boucher, étaient membres de cercles grivois également fréquentés par des écrivains libertins. Sa célèbre Odalisque brune dont le charmant fessier trône au sein d’un foisonnement de velours bleu, évoque étrangement le Sopha de Crébillon, récit où le narrateur transformé en sofa décrit les ébats qui se sont déroulés sur lui et le trouble qu’ils lui ont inspiré.

Le célèbre Verrou de Fragonard, qui montre l’irruption d’un homme dans une chambre et une jeune femme qui tente de lui résister, évoque la Nuit et le Moment du même Crébillon, pièce de théâtre dans laquelle un séducteur, entré par effraction dans la chambre d’une femme, tente de la convaincre de céder à ses avances.

Derrière les étreintes sauvages et passionnées se joue peut-être autre chose : le XVIIIe siècle, souvent célébré comme « le siècle des femmes », ne fut-il pas aussi celui de la domination masculine et des rapports de force ? Le Mariage de Figaro et les Liaisons dangereuses sont remplis de ces mêmes tensions. La jeune femme peinte par Fragonard fait-elle mine de résister ou s’agit-il, plus crûment, d’un viol sur le point d’être commis ? Le peintre n’apporte pas de réponse, pas plus que Greuze lorsqu’il dépeint une jeune fille éplorée tenant une Cruche cassée, symbolise de la virginité perdue.

Malgré la montée d’un nouvel ordre moral entériné par la Révolution de 1789, l’extraordinaire apologie du plaisir qui a marqué le XVIIIe siècle a continué de faire des émules. Elle invitait chacun à interroger ses fantasmes et à scruter les voies de la liberté. Courbet, Manet et Picasso en poursuivirent l’exploration.

À l’occasion du 250ème anniversaire de la mort de François Boucher, le musée Cognac-Jay a rassemblé une centaine de peintures, dessins et estampes sur ce thème, intitulée L’Empire des sens, à voir jusqu’au 18 juillet.

26/05/2021 - Toute reproduction interdite


Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), La Volupté, 1765, huile sur bois, Paris
© collection particulière (Thomas Hennocque)
De Stéphanie Cabanne