« Le grand reportage est une passion, une quête. Mais c’est avant tout un métier, et il s’apprend » : après 40 années passées au sein de ce monde si particulier du grand reportage, Jean-Paul Mari (Prix Albert Londres 1987 et grand reporter pour l’hebdomadaire Le Nouvel Obs) transmet aujourd'hui sa passion à la nouvelle génération, notamment à travers son site grandsreporters.com et des stages d’apprentissage en immersion à l’Hermitage (Oise), pour susciter de nouvelles vocations auprès des jeunes générations.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Comment vous est venue l'idée des stages de « Grands Reporters » * ?

Jean-Paul Mari : Au cours de ma carrière il m’est arrivé fréquemment de rencontrer des personnes qui étaient intriguées par le grand reportage, et qui me demandaient quelles étaient les méthodes, les études et comment rentrer dans le métier. Outre les écoles de journalisme qui forment les nouveaux journalistes d’aujourd’hui, il n’y a pas de « cursus spécial » en ce sens pour devenir grand reporter. Les étudiants en journalisme qui abordent le reportage le font dans une vision très locale. Nous ne voulons absolument pas remplacer les écoles avec ce stage, mais plutôt nous focaliser sur ce qu’est le monde du grand reportage, et aller au-delà du mythe que beaucoup s’en font. L’idée pour les stagiaires n’est pas non plus de leur faire faire du grand reportage en une semaine, mais de les mettre en immersion dans le métier. Pour cela, le mieux est encore de les faire communiquer directement avec les intéressés. Nous allons donc consacrer une journée à chaque domaine – photo, vidéo, écrit, reportage de guerre, humanitaire, etc - en faisant confronter les stagiaires à la réalité du terrain qu'ont vécu ces professionnels.

Fild : Quels sont les objectifs de ces stages et comment se déroulent-ils ?

Jean-Paul Mari : Beaucoup de « jeunes » grands reporters se sont lancés sans avoir aucune idée de ce qu’était la réalité du terrain par le passé. Il y a beaucoup de différences entre le rêve, la vision fantasmée du grand reporter, et la réalité d'un métier qui conduit à prendre des risques, parfois jusqu'à en mourir ou être blessé en faisant son travail. De fait, beaucoup de professionnels en sont écœurés. D'autant que, sans apprentissage des bases du métier de journaliste ou des techniques photos et vidéos, on peut avoir un sentiment d'énorme gâchis : certains vont sur le terrain et ramènent des photos et des vidéos inutilisables pour les rédactions ! Cela fait partie des subtilités d'un métier qui s'apprend, comme tous les autres. Les stages sont nés de cette réflexion : peu importe que vous soyez journalistes, jeunes journalistes, photographes, ou même venant d’un autre métier, nous allons commencer à vous faire accéder au grand reportage. À notre échelle bien modeste, j’espère que nous participerons à lancer une nouvelle génération de grands reporters.

« Nous sommes des passerelles entre deux mondes »

Fild : Quelles sont les qualités requises pour être grand reporter ?

Jean-Paul Mari : C’est d'abord la motivation ! Il faut en avoir envie, malgré les difficultés qui entourent la profession, accepter de ne pas avoir une vie classique, et pas forcément une retraite assurée à 60 ans. La vie de famille n’est pas simple tous les jours, car nous pouvons être blessés – physiquement et mentalement - ou tués en travaillant. Si l'on veut avoir la garantie de passer tous les Noëls et week-end en famille, il faut laisser tomber ! La deuxième qualité du grand reporter est la curiosité : on veut aller voir sur le terrain ce qu’il se passe et avoir envie de s’immerger dans les situations. Il faut donc forcément avoir une attraction pour le genre humain et avoir la volonté de découvrir l’autre, malgré la brutalité et l’horreur que l’on va rencontrer. En sachant se protéger aussi, parce qu'il faut revenir vivant !

Fild : Quelle est l’importance du grand reportage en 2022 ?

Jean-Paul Mari : Je dis souvent qu’il y a « deux mondes » qu’il faut distinguer : le jour et la nuit. Le premier est celui du quotidien, où les amoureux se tiennent la main et où les voitures s’arrêtent aux feux rouges. Vu d'ici, on a tendance à croire que toute la planète vit dans la lumière du jour. C’est faux, les habitants du « monde du jour » ne savent pas qu’il y a des guerres et des situations bien différentes un peu partout autour de la planète. La prise de conscience n’arrive qu'avec des événements graves, comme les attentats en 2015, lorsque les habitants « du jour » sont brutalement confrontés à ce que d’autres vivent au quotidien, « dans la nuit ». Dans ce dernier monde, que ce soit au Liban, en Irak ou ailleurs, les gens vivent dans la peur, les amoureux se tiennent la main pour fuir ensemble le sifflement des balles, et les voitures roulent sans interruption en longeant les murs pour éviter les tirs de mortiers. Le rôle des grands reporters, c'est de quitter le monde du jour pour aller dans celui de la nuit et en rapporter cette réalité. Nous sommes des passerelles entre ces deux mondes.

Fild : Le grand reportage est-il en voie de disparition ?

Jean-Paul Mari : Le grand reportage n’est pas en train de mourir, mais il est en souffrance. D’abord à cause d'une crise économique assez sérieuse, ayant pour première conséquence la suspension ou l’allègement des budgets alloués aux reportages – et à la publicité. La deuxième raison concerne les prises d’otage de reporters dans le monde, qui ont fait un mal fou au métier. Les rédactions n'ont pas les moyens de sortir leurs journalistes des griffes de leurs ravisseurs, et les pouvoirs publics sont gênés de devoir payer des rançons financières ou politiques (comme les libérations de prisonniers ou djihadistes). Cette période noire s’est aggravée avec les réticences des assurances, qui refusent de prendre en charge les risques de certains grands reportages, si ce n'est à des prix exorbitants. Tout cela participe, petit à petit, à l’extinction des grands reporters. Avec également l'évolution d'un public de plus en plus nombriliste, qui ne s’intéresse qu’aux informations le concernant directement et personnellement. L'opinion publique est moins portée sur l’autre, sur le monde extérieur et ses difficultés.

*Stage grands reporters du 21 au 26 février 2022

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De Alixan Lavorel