Hold-Up circule sur les réseaux sociaux. Ce documentaire se propage bien plus vite que le coronavirus  et  véhicule une thèse délirante. Cette thèse, c'est que la Covid aurait été inventée par une micro-élite mondiale pour vendre des vaccins, imposer la 5G, réformer le système de paiement mondial en faisant disparaître le cash, le tout afin de prendre le contrôle de la population mondiale. Les « 1% » auraient tout manigancé de longue date et soigneusement préparé leur coup, partisans d'un État mondial qui aurait fabriqué ce virus pour soumettre les individus après avoir soumis les nations.

                                                                     L'analyse de Guillaume Bigot

Ce long copié collé d'interviews d'experts, entrecoupés d'échanges avec des chauffeurs de taxi transformés en oracles post-modernes va encore plus loin, en laissant entendre que les milliardaires chercheraient à débarrasser la planète de la majeure partie de leur habitants devenus nuisibles à leurs yeux. Davos planifierait ainsi une shoah des « inutiles ».

L'outrance et l'absurdité du propos tétanise l'esprit. Face à une telle bouffée de paranoïa, on est frappé de stupeur. On hésite à répondre aux arguments fumeux de ce reportage de peur de les légitimer.

C'est le choix de nombreux médias qui ont préféré jeter un voile d'opprobre sur Hold-Up. À tort. D’abord - et c'est l'une de ses forces - ce documentaire contient aussi des faits exacts souvent occultés et soulèvent de légitimes interrogations laissées plus ou moins volontairement de côté. Ensuite, regarder ce film, ce n'est pas forcément le croire et encore moins l'approuver. Enfin, cette volonté d'étouffer le débat pour écraser l'erreur est la meilleure façon de la propager.

Toute rumeur est piégeuse. En parler, c'est certes risquer de lui donner de l'ampleur. Mais chercher à l'étouffer par la censure, c'est la faire flamber. Ce risque est d'ailleurs amplifié par les réseaux sociaux. La grande promesse numérique, c'est celle de la désintermédiation. Plus de barrière entre le producteur et le consommateur. Tout consommateur peut se muer en producteur. Cette disruption s'applique à la presse. Les réseaux sociaux promettent d'abolir « en temps réel » toute distinction entre l'émetteur et le récepteur de l'information transformant chacun d'entre nous - pour le meilleur comme pour le pire - en journaliste. Cette désintermédiation est accueillie par beaucoup comme une alléchante promesse de ré-information. À voir.

Dans une rédaction, un directeur de la publication assume la responsabilité juridique de ce qu'il diffuse, il joue le rôle de tiers de confiance. Aujourd'hui, il n'y a plus ni tiers, ni confiance. Or, sans confiance et sans médiation, il n'y a plus de démocratie, les conditions de possibilité du débat public sont lézardées.

Ce qui disparait avec le médium, c'est la possibilité pour une population de faire confiance à des instances qui trient le bon grain et l'ivraie. La croyance dans la possibilité même de l'honnêteté intellectuelle, de l'intégrité, de la bonne foi est aussi passée de mode. Ce qui a aussi été disrupté, c'est l'accord de tous sur « 2+ 2 = 4 ». L'affirmation « 2+ 2 = 4 » est devenue suspecte. La faute à qui ?

Pour le comprendre, il faut en revenir à ce qu'est fondamentalement la démocratie. La démocratie est un pari sur l'intelligence des citoyens et sur l'élévation de leur niveau intellectuel et culturel. Elle repose sur l'adhésion à des institutions et à des valeurs communes entre les citoyens. Elle ne peut fonctionner que si la minorité accepte de se soumettre aux décisions de la majorité, car ce qu'il oppose à la majorité et moins important que le respect commun du suffrage universel et du libre débat. La démocratie ne peut aussi fonctionner que si les dirigeants et les dirigés se font un minimum confiance. Elle ne peut enfin fonctionner que s'il existe un espace de débat commun ou toutes les opinions peuvent se confronter et être discutées. La démocratie repose donc aussi sur la croyance dans la possibilité d'atteindre la vérité ou en tout cas de s'éloigner de l'erreur par l'entremise du débat. Elle mise sur la possibilité de faire émerger une vérité par la confrontation de points de vue contradictoires. Chacune de ces conditions est désormais fragilisée.

Cela fait plus d'une décennie que les classes moyennes sont maronnées par la mise en œuvre de la globalisation pour reprendre l'expression dure mais juste du géographe Christophe Guillhuy. Un complotisme peut donc en cacher un autre. Si les « vraies gens » pour reprendre l'une des expressions fétiches du clergé médiatique sont prêtes à suivre des esprits faux qui mettent bout à bout des vérités, des coïncidences, des incohérences, c'est qu'ils savent que la classe dirigeante se défie de la population, s'en méfie et l'infantilise en permanence.

Préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot

Si le complotisme fonctionne si bien, c'est que nos soi-disant élites ont mis en place l’écosystème technologique, économique, médiatique, universitaire, culturel et social rêvé pour permettre aux complots de prospérer.

La profonde pénétration de l'université par les fumeuses et funestes thèses déconstructionnistes ont fait chuter le niveau des formateurs.

La diffusion de théories absurdes et démagogiques du pédagogisme a encore amplifié les effets de cette casse.

Pour toute une génération de chercheurs, d'éducateurs et donc d'élèves, l'idée même de vérité est considérée comme dangereuse voir fasciste.

La chute du niveau culturel a été précipitée et aggravée par un capitalisme cynique. Souvenons-nous des propos scandaleux du patron de TF1 qui expliquait benoîtement que son métier consiste à vendre du « temps de cerveau disponible ».

Le succès de Hold-up a donc été préparé de longue date par ce travail de sape intellectuel et moral des conditions mêmes du libre débat.

On découvre un peu tard que la culture générale et l'esprit critique sont à la démocratie ce que le système immunitaire est dans un organisme vivant.

Si le complotisme fonctionne si bien, c'est que dans un monde dominé par la post-vérité, chacun s'est vu reconnaître le droit de se faire sa propre opinion.

Si le complotisme fonctionne si bien, c'est que le bon plaisir individuel est la seule boussole intellectuelle et morale dont dispose désormais la classe dirigeante occidentale fatiguée.

Toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. « La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare » disait Michel Rocard.

Cette recommandation pleine de bon sens s'applique à Hold-up mais aussi à ceux qui ont consciencieusement préparé les conditions de son succès par leur suffisance et leur insuffisance.

Guillaume Bigot, est directeur d'un école de commerce, politologue et chroniqueur sur C-News. Son nouvel essai, Populophobie, pourquoi il faut remplacer la classe dirgeante française, est sorti aux éditions Plon le 22 octobre.

17/11/2020 - Toute reproduction interdite



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De Guillaume Bigot