Analyses | 3 mai 2020

Un ex grand flic dénonce la faillite de l’Etat - (Point de vue)

De GlobalGeoNews GGN
4 min

Jacques Dos Santos, commandant divisionnaire fonctionnel de la police nationale honoraire et ancien chef de service, se dit très préoccupé par une France divisée entre citoyens qui respectent le pacte républicain et ceux qui ne sentent pas contraints par la loi. Cet ex-grand flic de terrain dénonce la faillite de l’Etat et décrit les conditions de travail, terriblement difficiles, des policiers dans les Territoires perdus de la République.

Je suis préoccupé par la situation actuelle, notamment dans les grandes villes, les quartiers dits « sensibles », « les zones de non droit » appelées plus poétiquement « territoires perdus de la République », expression qui en dit long sur la résignation affichée des pouvoirs publics face au recul de l'Etat, cela depuis des décennies.

Je suis d’autant plus préoccupé que le phénomène a gagné les zones rurales.

Récemment, à la Ferté sous Jouarre, petite commune tranquille du nord de la Seine et Marne, la gendarmerie nationale est intervenue en renfort de la police Municipale pour mettre fin à un barbecue organisé sur la voie publique en plein confinement, dans un quartier proche du centre-ville. A cette occasion, une femme gendarme a été blessée.

Ainsi, comment ne pas voir que deux France s'opposent ?

Celle qui respecte les lois de la République et le pacte social, et celle qui vit en marge des lois et des règles, comme si elle n'était pas concernée.

« Le coronavirus, une maladie de blancs » a-t-on entendu dire alors que le chef de la sécurité d'un centre commercial d'Aulnay sous-bois, d'origine africaine, en est mort récemment ...

Manque de clarté du gouvernement

Le gouvernement a manqué de clarté et de fermeté dans la gestion du confinement, lequel aurait du être total.

La constitution de 1958 permettait de mettre en œuvre l'article 16, la restriction de nos libertés encadrée par la loi. Le recours à l'Etat d'urgence était également possible. Les évènements actuels le justifiaient, notamment la difficulté à faire respecter la loi dans certains quartiers, l'hostilité croissante envers les forces de l'ordre qui sont en première ligne, les attaques récentes et répétées contre le personnel médical. Car le virus, faut-il le rappeler, pourrait faire plus de morts en Métropole et en Outre-Mer que la Guerre d'Algérie et les actes terroristes en firent en leur temps.

J'entendais ce matin M. Lavaud, commissaire divisionnaire, porte-parole de la Police Nationale saluer le fait que 350 000 amendes pour non-respect du confinement avaient été dressées depuis le décret du 17 mars 2020, zones police et gendarmerie confondues.

Mais quels sont les profils de ces contrevenants ? Si ce sont les mêmes qui, de manière habituelle, ne paient pas leurs amendes, sont condamnés et n'exécutent pas leurs peines, quels seront les effets de cette verbalisation à part un effet d'annonce et l'alimentation des statistiques, puisqu'on demande quotidiennement le nombre de verbalisations aux services en charge de faire respecter le confinement ?

Dès la mise en place de la mesure, le ministère de l'intérieur aurait prescrit « un contrôle moins strict dans certains quartiers … » Un très mauvais signal, engendrant incompréhensions et inégalités devant la loi.

L'Etat achète en fait la paix sociale, accentue le clientélisme et le communautarisme.

J'ai connu le couvre-feu en Nouvelle Calédonie en 1985, il était respecté par tous.

En 2005, à Perpignan, suite aux émeutes déclenchées par deux meurtres au sein des communautés musulmane et gitane, il fut aussi respecté, car nous avions les moyens en nombre de fonctionnaires…

Pourquoi l'Etat a-t-il ainsi baissé les bras ?

L'angélisme ambiant a idéalisé ces « grands frères » qui jouent un rôle de médiation sociale en l'absence des personnels dédiés qui avaient pourtant fait leurs preuves dans les années 2000, et qui ont fini par être supprimés, faute de subventions d'Etat.

Ils tiennent bien sûr les quartiers, et de fait on se fout de l'économie souterraine et des trafics les plus divers.

Pourtant, dès que les représentants de l'Etat pointent leur nez - forces de l'ordre, sapeurs-pompiers et personnels médicaux - c'est le rejet, le caillassage, les dégradations de véhicules et de matériel, les menaces de crachats ou les crachats, ce qui en droit pénal - si on l’appliquait - constitue une tentative d'empoisonnement.

Dans les années 90, lorsque nous étions menacés par des junkies armés de seringues qui voulaient nous inoculer le Sida, ces derniers étaient condamnés sévèrement. Pourquoi pas aujourd’hui ? J'espère me tromper, mais tous les ferments d'une rupture entre deux France sont là.

Des policiers envoyés au casse-pipe sans gants ni masques

Nous serions dans l'incapacité de faire face à des émeutes de grande ampleur sur tout le territoire.

Il est vrai que la police va mal, qu’elle est exsangue. Elle fait face à la hausse de la délinquance générale en dépit des « statistiques », aux changements d'horaires qui masquent la baisse des effectifs, aux charges indues comme les gardes-détenus à l'hôpital, au terrorisme, aux gilets jaunes...

Le covid-19 a éludé le fait que policiers et gendarmes continuent à se suicider. Et maintenant il leur impose de travailler en « mode dégradé », après élaboration d'un plan de continuité du service (PCA), imposant de nouvelles contraintes.

Jusqu'à quand les policiers vont-ils supporter ces charges de travail supplémentaires, le manque de considération dont ils font l'objet, un jour héros, le lendemain matraqueurs ou tortionnaires ?

Pourquoi des stocks de masques périmés dans les services n'ont-ils pas été remplacés ? Était-il raisonnable d'envoyer au casse-pipe policiers et gendarmes sans gants ni masques, alors que l'on nous parle à longueur de journée de distanciation sociale ? Et les gants, et la solution hydroalcoolique introuvables…

A la Direction Départementale de la Sécurité Publique du 77, on donne deux masques par jour aux fonctionnaires de terrain, un pour le matin, un pour l'après midi, sachant que la durée de la vacation est plus longue que la durée de vie du masque,

Quand policiers et gendarmes seront atteints par le virus en grand nombre, qui sera sur le terrain ? Les réservistes ? La population ? Des milices ?

J'ai foi en l'institution policière, en ses chefs de services, qui font ce qu'il faut pour protéger leurs fonctionnaires et assurer la sécurité des citoyens.

Mais ce gouvernement, ses atermoiements, ses reculs et ses omissions ont érodé la confiance. Je crois que l'Etat a failli, et que certains auront des comptes à rendre.

Quoiqu’il advienne, il faut espérer que le Covid-19 nous aura permis d’apprendre qu’il faut anticiper les crises.

 

05/04/2020 - Toute reproduction interdite

 

 


Des policiers contrôlent les automobilistes dans le quartier de Belleville alors qu'un verrouillage est imposé pour ralentir le taux de contagion de la maladie coronavirus à Paris, le 17 mars 2020
Benoit Tessier / Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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