Le Centre international de géopolitique et de prospective analytique (CIGPA) organise le 29 février à la maison de la Chimie un colloque sur la dérive panislamiste d’Erdogan. Une rencontre conduite par le philosophe, diplomate et patron du CIGPA Mezri Hadad, éminent spécialiste du Moyen-Orient.

                                            Entretien conduit par Emmanuel Razavi 


GGN : Pourquoi ce colloque sur Erdogan ?
Mezri Hadad : D’abord, ce n’est pas la première fois que le Centre international de géopolitique et de prospective CIGPA organise un colloque sur la Turquie en général et sur Erdogan en particulier. Constatant le dévoiement panislamiste et expansionniste de la politique turque, nous avions déjà réuni à Paris, en octobre 2016, des experts et des hommes politiques européens et arabes dans un colloque intitulé : « Turquie, Occident, Monde arabe, les conséquences de la politique turque sur les mutations géopolitiques et les grands défis stratégiques contemporains ». Nous voulions alors tirer la sonnette d’alarme à propos des multiples menaces que constitue Erdogan sur la stabilité du monde arabe et même sur l’Europe. Ceci en tant que directeur de CIGPA. Maintenant, à titre personnel, cela fait très longtemps que j’observe l’évolution inquiétante du régime turc et que je dénonce le triple discours d’Erdogan : à l’endroit du peuple turc, vis-à-vis de l’Europe, et à l’égard du monde musulman. Pour ne citer que cet exemple, j’avais signé, le 31 décembre 2004, dans Libération, une longue tribune sous le titre de « Le marchand de tapis (Europe) et la stripteaseuse (Turquie) », qui m’a valu à l’époque, sur les ondes d’une grande radio française, une réplique antisémite de l’Ambassadeur de Turquie en France. Ce dernier ne pouvait pas concevoir qu’un intellectuel musulman puisse être contre l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Pour lui, le signataire de la tribune contre l’adhésion de la Turquie « n’est qu’un juif tunisien » ! Son Excellence ignorait que le nom Haddad est à la fois juif, chrétien et musulman.


GGN : Vous parlez de menace, en quoi aujourd’hui la Turquie représente-t-elle précisément une menace pour l’Europe ?

Mezri Hadad : Pas seulement pour l’Europe, mais aussi et surtout pour le monde arabe. Commençons par l’Europe et par la menace majeure de l’islamo-terrorisme qui pèse sur elle. Même s'ils ont mis longtemps avant de le comprendre, les dirigeants européens savent maintenant que dans la guerre par procuration qui a ravagé la Syrie, le régime turc a tissé des liens très étroits avec les grandes organisations terroristes, de Daech à Al-Qaïda, sans parler de la secte des Frères musulmans à laquelle appartient Erdogan. Si la Tunisie a été le premier pays fournisseur de Daech en main d’œuvre terroriste, c’est bien en raison d’un pacte conclu en 2012 entre Rached Ghannouchi, Moncef Marzouki, Hamad Ben Khalifa et Erdogan.
Il faut rappeler que les hordes islamo-terroristes venues des quatre coins du monde pour détruire le « régime de Bachar », comme disaient les médias occidentaux, transitaient toutes par les frontières turco-syriennes. Il est vrai qu’à l’époque du printemps dit ‘’arabe’’, la Turquie, certaines monarchies du Golfe et l’ensemble des pays occidentaux avaient les mêmes objectifs politiques et géostratégiques : anéantir l’Etat laïc syrien et confier sa gouvernance théocratique aux Frères musulmans. Aujourd’hui que la Syrie est sur le point de reconquérir toutes ses provinces tombées sous le joug barbares des islamo-fascistes, les questions qui inquiètent à juste titre certaines capitales européennes sont : que vont devenir les milliers de djihadistes, y compris européens ? Que faire des prisonniers terroristes détenus par les Syriens et les Irakiens ? Qu’en sera-t-il des 4 millions de réfugiés Syriens en Turquie ?
D’où cette seconde menace d’Erdogan sur l’Europe, à savoir l'immigration clandestine. Malgré les énormes subventions que la Turquie perçoit de l'Union européenne pour surveiller ses frontières, le régime turc menace régulièrement d'ouvrir les vannes du pipeline migratoire pour inonder l'Europe. Plaque tournante des migrations irrégulières maritimes et terrestres, la Turquie peut à tout moment relâcher les migrants sur l'Europe via les îles grecques, la Bulgarie, l’Arménie et désormais la Libye, où elle est présente depuis les accords maritimes et sécuritaires signés à la hâte entre Erdogan et Fayez al-Sarraj.
La troisième menace potentielle est la diaspora turque et de façon générale les 26 millions de musulmans qui vivent en Europe et qu’Ankara espère utiliser comme levier d'influence et d'irrédentisme turcs en Occident...Certains pensent encore aujourd'hui que les associations islamiques et les différentes institutions représentatives des musulmans en Europe sont toujours contrôlées par certaines monarchies du Golfe et principalement par l’Arabie Saoudite. Cela a été incontestablement le cas dans le passé. Or depuis une dizaine d’années, l’islam notamment en France, est passé sous influence turque et il est même devenu un instrument de la diplomatie turque en Europe. Le désengagement récent de l’Arabie Saoudite du financement de mosquées en Europe, annoncé par le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, laisse la voie libre à la Turquie pour étendre sa mainmise sur l’islam en Occident et affermir par conséquent l’influence politico-religieuse des Frères musulmans. Cela me rappelle Gribouille : échapper au salafisme wahhabite pour tomber dans l’escarcelle des Frères musulmans.



GGN : Quel est justement le lien exact entre Erdogan et les Frères Musulmans ?

Mezri Hadad : Il me semble que ces liens remontent à l’époque où Necmettin Erbakan, le fondateur de l’islamisme turc dont Erdogan est le fidèle disciple, était premier-ministre (1996-1997). Avec la naissance de l’AKP, qui est à l’origine une ramification idéologique de la confrérie des Frères musulmans, et le début de l’ascension fulgurante d’Erdogan, d’abord en tant que maire d’Istanbul, puis de premier-ministre, ensuite comme président, ces liens n’ont cessé de se consolider.
C’est en écoutant les meetings d’Erdogan que l’on relève les similitudes idéologiques entre la rhétorique du régime turc et la casuistique des Frères musulmans. Un exemple parmi tant d’autres, ce qu’il disait en 1997 : « Les mosquées sont nos casernes, les coupoles nos casques, les minarets nos baïonnettes, les croyants nos soldats ».
A l’époque où Erdogan était premier-ministre, les observateurs européens, fidèles à leur aveuglement et fascination orientaliste -qui remonte à la révolution de Khomeiny en 1979-, n’appelaient pas le régime turc par son vrai nom mais par « libéral-conservateur » ! Ce n’est qu’avec le printemps dit arabe que les masques sont tombés, aussi bien celui d’Erdogan que de ses supporters politiques occidentaux et autres idiots utiles européens. Ils parlaient alors d’islamisme modéré, un oxymore pour désigner le « bon modèle turc » choisi par Barack Hussein Obama comme alternative aux régimes autoritaires arabes tombés en 2011, et approuvé par toutes les capitales européennes. Plusieurs services secrets de ces pays occidentaux savaient pertinemment que le satrape turc était depuis toujours un Frère musulman. Mais cela ne dérangeait pas outre mesure les démocrates occidentaux, l’alliance entre islamisme et occident devant être stratégique pour les décennies à venir.



GGN : En tant que Tunisien, pensez-vous que la Turquie exerce une quelconque influence sur la politique tunisienne ?

Mezri Hadad : Encore plus grave qu’une influence, la Tunisie est redevenue une suzeraineté ottomane. Dès 2011, Erdogan s’est rendu en Tunisie pour féliciter les Tunisiens de leur « révolution » et soutenir son frère en secte, Rached Ghannouchi. Il avait déclaré à l’époque que « l’islam et la démocratie n’étaient pas contradictoires, qu’un musulman peut gérer un Etat avec beaucoup de succès…et que la réussite du processus électoral en Tunisie va montrer au monde que la démocratie et l’islam peuvent aller ensemble ». A l’instar de John McCain et du despote qatari cheikh Hamad, Erdogan reviendra au pays de la « révolution du jasmin » à maintes reprises. Notamment sur invitation de Béji Caïd Essebsi, en septembre 2017, pour revenir sur les échanges commerciaux entre la Tunisie et la Turquie, 4ème importateur de la Tunisie, et discuter des moyens permettant aux exportations tunisiennes une meilleure insertion dans le marché turc. Il était question de revoir l’accord de libre-échange entre les deux pays qui s’est avéré désavantageux à la balance commerciale de la Tunisie et périlleux pour l’industrie tunisienne. En effet, à la fin novembre 2017, les exportations tunisiennes vers la Turquie étaient évaluées à 379 millions de dinars contre plus de 2 milliards de dinars pour les importations, soit un solde largement déficitaire de 1.66 MD pour la Tunisie. Depuis lors, cet écart n’a pas cessé d’augmenter au profit exclusif de la camelote turque, et cela va des glibettes aux engins mécaniques, sans compter le textile, les meubles, les tabacs, les matières plastiques…
Dans un autre registre, l’entente turco-tunisienne s’est avérée encore plus dangereuse. Sous la présidence désastreuse et provisoire de Moncef Marzouki (2011-2014), plusieurs milliers de candidats au djihadisme ont été exporté en Syrie via les frontières turques, ce qui fait de la Tunisie, selon les estimations même des Nations-Unies, le premier pays fournisseur de Daech en main d’œuvre terroriste. Ce sont ces mêmes djihadistes Tunisiens ou appartenant à d’autres nationalités, que le régime turc réexpédie en masse ces derniers temps en territoire libyen. Ce transfert des compétences terroristes se fait par des vols directs de Turquie vers l’aéroport Mitiga à Tripoli, et aussi de Turquie vers l’aéroport de Gabès-Matmata, dans le sud tunisien. C’est pour dire que la visite impromptue d’Erdogan à Tunis en compagnie de ses ministres de la Défense, de la Sécurité et des Affaires étrangères, le 25 décembre 2019, pour rencontrer son homologue Kaïs Saïed ; comme d’ailleurs la visite de Ghannouchi en Turquie le 11 janvier 2020, pour s’entretenir avec son frère Erdogan, n’ont pas été vaines pour le président turc !



GGN : Qui sera présent à ce colloque ? quelles en seront les thématiques ?

Mezri Hadad : Nous avons fait appel à des experts en géopolitique, à des diplomates et des hommes politiques européens et arabes. Parce que l’hégémonisme néo-ottoman concerne des pays aussi divers que la Syrie, la Libye, l’Irak, la Tunisie, l’Egypte, la Grèce, Chypre…, nous avons invité, parmi les hommes politiques, l’ancien ministre des Affaires étrangères chypriote, Georges Lillikas, l’ancien ministre grec de la Défense, Panos Kammenos, l’actuel ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Tobrouk, Abdulhadi Ibrahim Lahweeij, l’ancien Président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN et ancien Secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, Pierre Lellouche, la Députée LR Valérie Boyer, qui est à l’origine de la proposition de loi relative au génocide des Arméniens, le diplomate tunisien Raouf Chatty, le Général Jean-Bernard Pinatel…
Concernant les thématiques, il sera question de l’antagonisme turco-chypriote, de la partition de Chypre au forage illicite en Méditerranée orientale ; du génocide arménien, ce péché originel de la Turquie kémaliste jamais reconnu par Erdogan ; de la Tunisie, un pays satellisé sous le soft power ottoman ; du rôle de la Turquie dans la destruction programmatique de la Syrie ; de la stratégie de l’intimidation et comment Erdogan est parvenu à prendre le contrôle de l’islam en Europe ; du déferlement migratoire et du recyclage des djihadistes syriens, ces deux armes de destruction massive d’Erdogan ; des limites juridiques des accords maritimes et sécuritaires entre Al-Sarraj et Erdogan ; des risques et des conséquences de l’interventionnisme turc en Libye ; de la présence de la Turquie au sein de l’OTAN ; enfin, des relations turco-russes…

24/02/2020 - Toute reproduction interdite


Des migrants syriens marchent sur une autoroute pour atteindre la frontière grecque après être partis du principal terminal de bus à Istanbul, en Turquie, le 21 septembre 2015
Huseyin Aldemir / Reuters
De Emmanuel Razavi