Le chef étoilé toulousain Romain Fornell a mis ses cuisines à disposition des plus démunis à Barcelone pour faire face à la crise sanitaire et à la détresse sociale. Il fournit aussi des repas au personnel soignant des hôpitaux de la ville. Une leçon de solidarité qui a valeur d’exemple. Reportage de Francis Mateo.

Romain Fornell ne veut surtout pas passer pour un donneur de leçons. Le chef étoilé français est un homme d'action qui passe habituellement le plus clair de son temps dans les cuisines de son restaurant étoilé Caelis de l'hôtel Ohla à Barcelone. Mais c'est aussi un chef d'entreprise à la tête d'une dizaine de restaurants réunis en Espagne au sein du groupe Goût Rouge, souvent gérés en association avec de grands noms de la gastronomie comme Bernard Bach, Michel Sarran et Oscar Manresa. Seul chef étoilé français en Espagne, Romain Fornell est en fait un homme de partage, d'échanges, qui aime se confronter pour apprendre. Ce qui a fait de lui le plus catalan des chefs français (et inversement !). « Au début de la crise du coronavirus, je ne voulais simplement pas rester les bras croisés alors qu'une multitude de gens se retrouvent dans des situations de détresse ». Le chef a donc gardé à sa charge une dizaine de salariés qui ont constitué le noyau dur d'une opération de solidarité. Objectif : préparer un maximum de repas pour les plus démunis depuis ses cuisines centrales du Raval. Avec le soutien du quotidien catalan La Vanguardia et l'appui gracieux de fournisseurs partenaires (Ametlla Origen, Damm…), le projet a fédéré des dizaines, puis des centaines de bénévoles qui distribuent actuellement une moyenne de 1200 repas par jour. « Il nous est arrivé de servir jusqu'à 5000 repas en un seul jour », ajoute Romain Fornell, « et cela représente un effort considérable, puisque les plats sont préparés, conditionnés et approvisionnés individuellement, avec un maximum de sécurité ».
Le chef distribue aussi gratuitement des repas au personnel soignant de certains hôpitaux de Barcelone. Une façon de soutenir concrètement ces professionnels dans leurs efforts. « C'est très important pour nous », commente l’infirmière Laura Chiesa, qui a pu profiter de ces repas à l'Hospital del Mar de Barcelone, « parce qu'au début de la crise, le restaurant de l'hôpital tournait a minima, comme tous les services qui n'étaient pas axés sur la prise en charge du Covid-19 ; l'épuisement des journées de douze heures étaient aggravé par cette mauvaise nutrition. Pouvoir manger correctement, c'était retrouver une énergie pour ne pas craquer ».

« Dans ces moments de crise, chacun doit faire ce qu'il sait faire de mieux »

Mais c'est surtout cette misère qui a émergé dans les rues de Barcelone depuis le début du confinement qui préoccupe Romain Fornell, comme le sort des SDF qui avaient l'habitude de recourir aux cantines sociales fermées pour raisons sanitaires, et la misère des personnes qui se retrouvent sans emploi, sans ressources vitales. Combien sont-ils ? Des dizaines de milliers...
Les services sociaux de la mairie de Barcelone disent avoir assisté plus de 27.000 personnes en une seule semaine ! C'est pour ces gens que Romain continue son action portée par la fondation Comer Contigo, sans demander le moindre appui municipal ni se poser de questions. « Les institutions font ce qu'elles peuvent, mais si le confinement dure encore trois semaines, nous aurons servi plus de 60 000 repas à la fin de cette crise, uniquement avec des financements privés et l'aide des centaines de bénévoles ».
Ce disciple de Ducasse, qui fut à 24 ans le plus jeune chef étoilé de France, a donc laissé aujourd'hui ses affaires de côté pour mettre son art au service d'une population qui n'aura pas de sitôt le moyens de venir dans ses restaurants. Urgence et conscience obligent. Romain Fornell n'attend d'ailleurs rien en retour : « Je considère que dans ces moments de crise, chacun doit faire ce qu'il sait faire de mieux, c'est tout ». Une modestie qui ne va pas sans ironie : « J’observe simplement que le virus a réussi ce que certains imaginaient autrement, c'est à dire une Barcelone sans pollution, sans terrasses de café et sans touristes... mais quelle misère ! ».
Un humour salutaire au cœur de la mêlée (en bon rugbyman !) pour celui qui espère simplement un lendemain avec davantage de dialogue : « Si cela sert au moins à faire comprendre que nous avons besoin les uns des autres, que le secteur privé et public ont leur rôle à jouer dans le respect de chacun, ce sera une bonne chose ».
Pour autant, le chef ne cultive pas d’illusions démesurées : « Les bénévoles qui nous aident sont formidables. Certains sont venus dès le début en dépit des risques qu'ils pouvaient prendre, car on ne savait pas encore quelle était la dangerosité du virus. Ceux-là étaient bons avant l’épidémie et le seront après, voire meilleurs... Mais je vois bien aussi que ceux qui avaient peur de vivre avant cette crise sont les mêmes qui ont aujourd'hui peur de mourir. Et là, je ne me fais guère d’illusions ».

27/04/2020 - Toute reproduction interdite


Romain Fornell en cuisine
DR
De Francis Mateo