Dans la guerre psychologique et de désinformation qui accompagne tout conflit, il y a une surenchère d’images, de déclarations et de commentaires qui annihilent la plus élémentaire objectivité. En Occident, la sidération et l’émotion suscitées par l’agression de l’Ukraine et le déferlement d’informations très orientées du camps atlantiste sur les chaînes d’info ainsi que les sources limitées côté russe et sur les réseaux sociaux, nous donnent une image biaisée du conflit quant à son évolution, ses origines et ses conséquences. Aussi, pour mieux appréhender l’issue possible de cette guerre, il est indispensable de prendre du recul par rapport au manichéisme ambiant et d’adopter une approche froide. 

L’édito international de Roland Lombardi 

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Dans mon livre, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), je rappelais que depuis 2011, les Russes avaient fait montre d’une incontestable virtuosité dans leur partition internationale, et ce sans erreur majeure. J’ajoutais cependant que même les plus grands musiciens ne sont jamais à l’abri d’une fausse note et que la route vers une pax russica, par exemple au Moyen-Orient, pouvait être encore semée de nombreuses embûches... Et je concluais que la logique mathématique voulait qu’après cette longue période sans faute notable, un premier faux-pas fut inévitable.

Alors, est-ce que l’agression de l’Ukraine par la Russie est LA fausse note russe ? Pas sûr.

De toute évidence, Poutine a déjà perdu la guerre de l’information, du moins en Occident. Les GAFAM ont proscrit tous les médias russes de leurs plateformes, donnant ainsi un coup d’arrêt brutal à leur principal vecteur du soft-power dans le monde. Il est à présent très compliqué d’avoir des sources d’information autres que celles des médias mainstream, très orientés et clairement hostiles à la Russie.

Au-delà des sanctions économiques maximales et symboliques (visant les intellectuels, les sportifs et la culture russes), l’émotion, le sensationnalisme, l’affolement et la mobilisation générale antirusse, mais surtout la formidable propagande atlantiste qui s’est mise en branle, ont fait que la Russie est devenue à présent un État paria – elle bénéficie pourtant encore du soutien des deux grands chinois et indien et de la prudence de nombreux pays d’Afrique et du monde arabe, où elle a acquis une forte influence ces dernières années. On assiste même dans les opinions publiques européennes au développement sans précédent d’une forme inquiétante de russophobie…

Ainsi, dans cette guerre psychologique et de la désinformation, qui semble tourner pour l’instant à l’avantage de l’Occident, il est très difficile d’émettre ou de lire une analyse neutre ou objective sur le conflit en Ukraine.

Une situation qui n’est pas sans nous rappeler la couverture médiatique, voire académique, de la guerre en Syrie, et l’intervention russe à partir de 2015 pour soutenir Assad. L’issue de la tragédie syrienne peut dès lors nous questionner sur le sérieux ou l’honnêteté intellectuelle de certains « sachants », comme sur les choix stratégiques et la piètre clairvoyance de beaucoup de dirigeants occidentaux…

Bref, afin d’analyser de manière la plus froide possible le conflit ukrainien, ses origines, son développement et ses conséquences, il faut parvenir à se détacher de l’hystérie grotesque de certains philosophes ou acteurs (toujours les premiers à vouloir faire la guerre, mais avec le sang des autres !) et de l’émotion collective, afin de ne pas sous-estimer les Russes. Car Poutine et ses généraux sont des gens rationnels et pragmatiques, qui savent très bien ce qu’ils font. Il ne faut pas oublier que les Russes, en vieux routiers des échecs, ont toujours tendance à prévoir les mauvais coups d'avance et ils ont également d'extraordinaires capacités d’adaptation face aux obstacles et des aptitudes à réactualiser en permanence leurs plans en fonction des circonstances ; comme ils l’ont démontré dans toutes leurs crises ou conflits – desquels, au passage, ils sont sortis à chaque fois victorieux ! – jusqu’ici (Tchétchénie, Géorgie, Ukraine de 2014 à nos jours, Syrie, Arménie/Azerbaïdjan, Kazakhstan…).

Le scénario probable d'une partition de l'Ukraine

Que l’on soit bien clair : comme je l’écrivais dans un précédent édito, la Russie est bien l’agresseur et son intervention est éminemment condamnable, car elle viole la souveraineté de l’Ukraine et le principe d’intangibilité des frontières. Cependant, la question de savoir si les responsables des guerres ne sont pas ceux qui les déclenchent, ou plutôt ceux qui les ont rendues inévitables, est plus que jamais d’actualité. Car sans minimiser les responsabilités de Moscou dans cette crise, il ne faut pas perdre de vue que cette situation incombe aussi et grandement à la politique des Occidentaux. Et surtout de Washington et l’OTAN, avec leur jeu dangereux face à la Russie et l’instrumentalisation abjecte du peuple ukrainien dans leur inconséquente stratégie anti-russe !

À présent, comme le dit l’adage populaire, « c’est toujours à la fin du bal que l’on paie les musiciens » !

Certes, les sanctions économiques maximales (que Moscou avait sûrement sous-estimées) et sa mise au ban des nations occidentales vont faire très mal à la Russie. Mais elle s’y était préparée et avait déjà mis en place un certain nombre de protections de son système bancaire ; elle a peu de dette, elle détient aussi d'importantes ressources naturelles, ainsi que des réserves financières conséquentes (en or notamment). Moscou est par ailleurs en train de se tourner de plus en plus vers la Chine. Ce qui va renforcer l’axe anti-occidental, avec néanmoins le risque pour les Russes d’une certaine forme de « vassalisation » au profit de l’adversaire historique chinois.

Sur le plan strictement militaire, l’OTAN et l’Europe n’interviendront pas directement, laissant les Ukrainiens dans le chaos et à leur tragique illusion et leur amertume. Il est fort probable qu’à terme, l’armée ukrainienne, ou ce qu’il en reste - et en dépit du soutien et des armes fournis ostensiblement par les Occidentaux - finira par s’effondrer. Même si le temps joue contre eux et que leur plan ne se déroule pas comme prévu du fait du nationalisme ukrainien et de la résistance de son armée, tous deux sous-évalués, les Russes parviendront finalement à atteindre une grande partie de leurs objectifs militaires, politiques et stratégiques.

À moins que, et c’est le plus inquiétant au final, les plus bellicistes et jusqu’au-boutistes dans les coulisses occidentales du pouvoir poussent à l’escalade et que les Russes tombent dans les pièges que ces derniers ne manqueront pas de leur tendre jusqu’à la fin des hostilités sur le territoire ukrainien…

En attendant, le siège de Kiev et le soi-disant « enlisement » russe dans le nord-ouest semblent n’être que des pauses et des diversions tactiques. Dans l’est (l’Ukraine utile et plutôt russophile), l’armée russe progresse rapidement (toutes les cartes occidentales dans les médias sont fausses ou incomplètes). Une fois installés sur le pourtour de la mer Noire et de la mer d’Azov (après la prise des ports de Marioupol, voire d’Odessa) et coupant ainsi l’Ukraine de sa façade maritime, les négociations en cours avec les Ukrainiens feront que, d’ici peu (c’est l'impératif temporel pour les Russes) et sauf dérapage, le pays connaîtra sûrement une partition. À l’est du Dniepr et au sud, grosso modo à l’est d’une ligne sud-ouest/nord-ouest, d’Odessa à Kharkov, là où les populations sont majoritairement les plus russophiles et russophones, « l’Ukraine utile » sera sous influence de Moscou, quelle qu’en soit la forme. A l’ouest, il y aura donc un état-croupion, tourné vers l’Occident, mais avec des infrastructures et une armée totalement détruites, et une économie exsangue, forcé de demander sa neutralité et de renoncer (cf. les toutes dernières déclarations en ce sens de Zelensky) à son adhésion à l’UE et surtout à l’OTAN. Enfin, que cela nous plaise ou non, il faut bien se souvenir que les Russes – ils l’ont démontré dans tous leurs conflits récents (comme en Syrie…) – savent aussi, après avoir usé de la force brute et grâce à l’efficacité de leur diplomatie, « gagner la paix ».

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

@rlombardi2014

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17/03/2022 - Toute reproduction interdite


Un panneau avec le portrait du président russe Vladimir Poutine est vu à travers la fenêtre d'un bus à Simferopol, en Crimée, le 11 mars 2022.
© Alexey Pavlishak/Reuters
De Roland Lombardi