Depuis un an et l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, l’Ukraine est de nouveau en proie à une recrudescence d’affrontements violents. Depuis le retour aux commandes des Démocrates à Washington, les tensions diplomatiques connaissent également un regain inquiétant entre la Russie et les États-Unis. Pour certains stratèges américains, la Russie de Poutine est le Croque-mitaine parfait, bien moins puissant et dangereux que la Chine… Ce tropisme et cette obsession anti-russe - idéologiques et opportunistes - de « l’état profond » américain sont un véritable danger pour les Européens. Quels sont les véritables risques d’un conflit de grande envergure au sein de l’Europe ?

L’édito international de Roland Lombardi

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Comme nous l’avons expliqué la semaine dernière, l’Ukraine a toujours été au cœur de la stratégie de Brzeziński (1928-2017) quant à l’affaiblissement et la déstabilisation de la Russie post-soviétique. Pour le célèbre géopoliticien américain, conseiller à la sécurité nationale du président Carter de 1977 à 1981, en dépit de la chute de l’URSS au début des années 1990, la Russie demeure le plus grand danger pour la puissance américaine. Dans son Grand Échiquier, paru en 1997, il théorise l’idée que celui qui contrôle l’Ukraine contrôle la masse continentale de l’Eurasie (le fameux Heartland de Mackinder). D'où sa volonté de séparer à tout prix l’Ukraine de la Russie. Ainsi, l’atavisme farouchement anti-russe de cet idéologue d’origine polonaise, plus militant qu’intellectuel, va influencer pour des décennies l’État profond américain, notamment les néoconservateurs (issus à l’origine de la gauche américaine) et les Démocrates.

Dès lors, depuis janvier 2021 et le retour au pouvoir de ces derniers à Washington, il était inévitable que l’Europe et surtout l’Ukraine redeviennent le théâtre d’une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Russie. Le président ukrainien, Vladimir Zelensky, pro-occidental et fort du soutien de la nouvelle administration américaine, n’a pas donné suite aux accords de Minsk – protocole signé en 2015 entre les dirigeants de l'Ukraine, de la Russie, de la France et de l'Allemagne, et validé par un vote du Conseil de sécurité – qui prévoient que Kiev négocie directement avec les républiques du Donbass (Donetsk et Lougansk) pour résoudre le conflit qui les oppose. Des armes américaines arrivent massivement en Ukraine et les forces de l’OTAN sont depuis plusieurs mois venues chatouiller l’armée russe sur ses frontières par des manœuvres (en Ukraine même) ou des déploiements, comme en Mer Noire… En représailles, Poutine aurait regroupé à sa frontière avec l’Ukraine des chars, des drones et surtout près de 100 000 soldats dans une perspective d’invasion. Même si Moscou dément, il est certain que les Russes montrent leurs muscles et se préparent à toute éventualité. Il n’en reste pas moins que Poutine ne souhaite pas d’un conflit pour des raisons évidentes. Même si, dernièrement, la Chine lui a apporté son soutien « au cas où », mais que secrètement, les Chinois ne peuvent voir que d’un très bon œil ces tensions entre Russes, Américains et Européens…

C’est pourquoi, en parallèle de son apparente fermeté et de ses démonstrations de force, le Président russe se veut magnanime et veut toujours privilégier le dialogue, tout en imposant son calendrier et ses exigences. Il y a quelques jours, le Kremlin a présenté deux projets de traité à Washington, proscrivant tout élargissement futur de l’Alliance vers l’est, et mettant fin aux activités militaires occidentales à proximité des frontières russes. Des discussions vont déjà s’engager, dès le 12 janvier, à Madrid, avec l’OTAN. Le 30 décembre dernier, Poutine a demandé qu’un appel téléphonique direct soit organisé avec le Président américain. Biden a aussitôt accepté. D’après les communiqués officiels de part et d’autre, il n’y a pas eu de progrès notables. Le Russe espère également pour cette année un second sommet avec le locataire de la Maison-Blanche, après celui de Genève en juin dernier. Biden, en pragmatique et vieux routier des relations internationales, y consentira sûrement.

D’autant que depuis la mise en service toute récente du gazoduc Nord Stream 2, l’Ukraine a perdu de son intérêt, puisqu’elle n’est plus le principal pays de transit du gaz russe qui alimente l’Allemagne et d’autres pays européens.

Va-t-on mourir pour l’Ukraine ?

Pour autant, le problème est que les membres de l’administration Biden se précipiteront, dès le lendemain de leur seconde rencontre, pour faire des déclarations très hostiles envers Moscou (comme après la première de l’été dernier, qui ont alors grandement déçu et refroidi les Russes).

C’est à se demander si le vieux président américain est encore le vrai chef de la diplomatie américaine… Dans tous les cas, ses équipes, on l’a vu, ne laisseront jamais s’installer une normalisation trop positive des relations avec la Russie. Soit pour des raisons dogmatiques, mais également conjoncturelles. Aux États-Unis, Biden et les Démocrates connaissent une chute de popularité significative. Pour les soutiens proches du président, liés d’une manière ou d’une autre à Pékin, il faut se focaliser sur la Russie pour faire oublier la prédation économique mondiale de la Chine qui sert en définitive leurs propres intérêts financiers. D’autre part, après la pandémie, les économies occidentales - comme celle de la Russie, d’ailleurs - sont en grande difficulté. Une augmentation du chômage et des troubles sociaux sont à prévoir, voire une récession mondiale. Or, l’histoire nous apprend que des situations économiques incertaines et fragiles poussent souvent les gouvernements à trouver un exutoire à leurs problèmes internes par des guerres à l’extérieur.

Et à Washington, durant près d’un siècle, et à l’exception de Bush père et fils, ce sont toujours les​​ Démocrates qui ont déclenché les guerres…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

@rlombardi2014

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Un réserviste des forces de défense territoriale ukrainiennes lance une grenade factice vers un véhicule blindé lors d'exercices militaires sur un terrain d'entraînement à l'extérieur de Kharkiv, en Ukraine, le 11 décembre 2021.
© Vyacheslav Madiyevskyy/Reuters
De Roland Lombardi