Niklas Meltio est un photographe de guerre finlandais dont le travail a été récompensé par plusieurs prix internationaux. Il couvre le conflit ukrainien depuis 2014. De retour de Kyiv, d'où il a ramené de nombreux clichés saisissants de la guerre initiée par la Russie de Poutine, il témoigne du quotidien des Ukrainiens pris au piège par le conflit.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

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Fild : Les Ukrainiens s'attendaient-ils à une invasion russe sur leur sol, huit ans après le début du conflit dans l’est du pays ?

Niklas Meltio : Si l’on regarde ce conflit du point de vue des Ukrainiens, l’invasion russe a en fait commencé en 2014 dans la région du Donbass. Donc, même si le conflit n’était pas aussi ouvert et à grande échelle qu’il ne l’est aujourd’hui, les événements qui s’y passaient, les échanges de coups de feu quotidiens et la guerre n’ont pas débuté il y a une semaine pour toute une partie de la population ukrainienne. Mais est-ce que les Ukrainiens s’attendaient à une évolution aussi significative du conflit ? Je ne pense pas, car en fait personne ne l’avait imaginé. Il y a quelques semaines seulement, on redoutait certes une aggravation de la situation dans l’est de l’Ukraine, avec des négociations qui concerneraient les deux républiques autoproclamées de Donetsk et Louhansk, mais absolument pas une invasion totale du pays par la Russie.

Fild : Le conflit ukrainien a-t-il été oublié ces dernières années ?

Niklas Meltio : Absolument ! Après 2015, beaucoup de médias ont totalement quitté la zone, et les gens ont oublié ce qui s’y passait. Nous n’étions que quelques-uns à continuer de couvrir totalement ce conflit au cours des huit dernières années - hors périodes de Covid-19-. Et pourtant, cela ne veut pas dire qu’il s’est arrêté. D'ailleurs, l’Ukraine dispose aujourd’hui d'environ 250 000 militaires, contre 5 000 seulement en 2014 ! Depuis huit ans qu’ils sont en guerre, beaucoup de soldats ont gagné en expérience de terrain et en technique. À l’inverse, l’armée russe n’a pas l’air de maitriser la situation autant qu’elle le voudrait, car ses hommes manquent d’expérience de combat, avec beaucoup de jeunes qui sont envoyés sur leur premier front. Si la situation ressemble à celle de David contre Goliath, nous parlons aussi de qualité contre quantité des armées ukrainienne et russe. C’est ce qui est en train de surprendre le plus le monde entier.

Fild : La Russie a frappé plusieurs villes de l’Ukraine, touchant parfois des populations civiles. Comment les Ukrainiens s’organisent-ils pour fuir les attaques de missiles ?

Niklas Meltio : Que peuvent-ils réellement faire ? Aller dans des abris, dans les souterrains, ou fuir tout simplement l’endroit où ils vivent. Ce qui est un peu tragique dans tout cela, c’est qu’en parallèle, nous sommes témoins de la renaissance de la nation ukrainienne, galvanisée dans une histoire et une culture commune à cause de cette guerre. Une nouvelle génération se réveille en tant qu’ukrainienne, sans cet héritage russe. Il semblerait que ce soient des cibles militaires que les Russes visent, mais certaines se trouvent proches des habitations et quartiers résidentiels, provoquant des dégâts collatéraux. Est-ce la vérité ou essaient-ils vraiment de frapper les civils ? C’est très difficile à dire, la situation est vraiment compliquée, notamment à Kyiv. J’ai aussi pu observer de nombreux élans de générosité au sein de la population ukrainienne durant ces bombardements, et plus généralement depuis le début de l’invasion. Beaucoup se rassemblent et construisent des checkpoints, défendent le territoire ukrainien en prenant les armes, ou chassent les insurgés dans les villes. Cette solidarité a grandi petit à petit depuis 2014. Elle était déjà là, que ce soit dans l’est ou à Kyiv, mais elle se manifeste de façon encore plus claire aujourd’hui et s’affirme avec fierté, puisque le monde entier les soutient et a les yeux braqués vers l’Ukraine.

« La Russie commence à devoir gérer des conflits internes, pas l’Ukraine ! »

Fild : L’armée ukrainienne est-elle en mesure de faire face à une offensive longue ?

Niklas Meltio : L’armée ukrainienne résiste mieux que ce que quiconque aurait pu imaginer au début du conflit. Je pense qu’elle peut aujourd’hui faire face, notamment grâce à différents soutiens : de la population ukrainienne évidemment, mais aussi de l’immense majorité du monde - dont l’Occident, qui aide le pays grâce aux expéditions d’armes et au niveau diplomatique à l’international-. Le soutien matériel et militaire est une chose, mais le cœur et l’esprit sont aussi très importants. L’Ukraine ne fait face à aucun conflit politique ou sociétal interne, tout le monde soutient le président Zelensky et veut participer à l’unité nationale. D’ailleurs, le moral est bon, car les Ukrainiens sont dans une bonne dynamique, avec des victoires remportées sur les Russes. À l’inverse, combien de temps la Russie peut-elle continuer son offensive ? La tactique russe était de gagner ce conflit en un temps très court, et ils n’ont pas réussi. Les sanctions économiques prises à l’encontre de la Russie sont en train de mettre à terre son économie, et c'est bien la Russie qui commence à devoir gérer des conflits internes, pas l’Ukraine ! Beaucoup d’éléments mettent en question la totalité de l’opération russe, voilà pourquoi ils ont besoin d’en finir rapidement.

Fild : L’armée russe a pris le contrôle de la centrale de Tchernobyl dont les réacteurs sont à l’arrêt depuis les années 2000, et la menace d’une guerre atomique est brandie par Moscou. La population redoute-t-elle une catastrophe nucléaire ?

Niklas Meltio : Nous avons parlé de tout cela entre amis là-bas et nous ne savions pas trop comment analyser la situation. Il y a tellement de choses qui se passent et de réactions différentes de la part des Ukrainiens, qu’il est difficile de savoir ce qu’ils pensent dans leur ensemble. Est-ce un danger qu’ils perçoivent comme véridique et pouvant réellement se dérouler ou une menace vide de sens ? Cela dépend vraiment des gens, certains y croient, et d’autres non. Les gens se concentrent avant tout sur leur vie de tous les jours et les petits tracas du quotidien : mon épicerie est-elle ouverte ? Où puis-je acheter de la nourriture et de l’eau ? Où se trouve le distributeur de banque en marche le plus proche ? Donc, ces grandes interrogations de menace d’une guerre nucléaire apparaissent comme secondaires par rapport aux priorités quotidiennes des Ukrainiens.

Fild : Comment vivez-vous les combats sur place ?

Niklas Meltio : Sur le terrain, la situation est confuse et a beaucoup changé depuis la semaine dernière et le début de l’attaque russe. Il n’y a plus un seul front « fixe », une guerre de tranchées qui se déroule ; vous n’avez aucune idée de ce qu’il va se passer dans les prochaines heures, et de la situation qui peut évoluer dans un sens ou dans l’autre. Après l’assaut initial russe sur Kyiv, repoussé par les Ukrainiens, on dirait que les Russes se replient un petit peu pour réorganiser leur stratégie. Le quotidien est difficile, que ce soit pour les habitants comme les photoreporters et journalistes, avec beaucoup de mises à l’abri à cause des bombardements et des sirènes, et beaucoup se cachent … Pour tout vous dire, c’est un peu comme la situation que j’avais connue dans la région de Donetsk en 2014, dans le sens où tout change quotidiennement, vous ne savez pas où vous rendre et qui a le dessus sur qui dans les zones de combat. Le danger peut venir de partout, et paradoxalement assez prévisible à l’heure actuelle à Kyiv. L’échelle du conflit n’est pas encore celle d’une guérilla de rue où les combats se font dans des grandes villes, où chaque quartier est à conquérir.

Fild : Les Ukrainiens espèrent-ils une aide occidentale conséquente ?

Niklas Meltio : Oui, très certainement, mais ce n’est pas à l’heure actuelle le sujet principal de préoccupation et de discussion des Ukrainiens. Personne ne parle d’appartenance à l’Union européenne, d’OTAN ... Tous les sujets de conversation tournent autour de quelques questions : que fait la Russie ici ? Pourquoi ont-ils attaqué ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Toutefois, on peut observer que la perception qu’ont les Ukrainiens de leur relation avec l’Ouest a évolué. Après la chute de l’URSS, l’histoire, les relations, les liens qui unissaient l’Ukraine à la Russie étaient toujours présents, et encore jusqu’à aujourd’hui. Ce conflit va accélérer la séparation entre les deux pays et pousser les Ukrainiens dans les bras des Européens. Toute cette opération russe aura eu comme effet d’accélérer de potentiels projets d’adhésion de l’Ukraine aux institutions occidentales comme l’Union européenne ou l’OTAN. Ou comment transformer un long projet politique de vingt ans en un court processus qui pourrait ne prendre que quelques années.

03/03/2022 - Toute reproduction interdite


Niklas Meltio
© Niklas Meltio
De Alixan Lavorel