Depuis deux mois, les services secrets britanniques avaient averti du risque d’invasion de l’Ukraine par les forces armées russes. Personne - ou presque - n’imaginait cela possible. Poutine l’a fait, portant une atteinte grave à la stabilité et la sécurité de l’Europe. Comme l’a rappelé il y a quelques jours l’ancien ministre français des affaires étrangères Hubert Védrine dans les colonnes du Figaro, « le Poutine de 2022 est largement le résultat des erreurs occidentales depuis trente ans ». Cependant, le maitre du Kremlin a commis une faute majeure en attaquant l’Ukraine. D’autant que l’armée russe fait face à une résistance plus importante que prévue.

Le point de vue d’Emmanuel Razavi (directeur de la rédaction)

Fildmedia.com lance une opération de financement participatif via la plateforme j’aime l’info. Pour préserver son indépendance éditoriale et continuer à informer depuis le terrain, dans un monde en profonde mutation. Soutenez-nous.

En utilisant la voie de la diplomatie, Poutine aurait pu obtenir que soit envisagé un nouveau statut de l’Ukraine. Mais en violant les frontières de cet État et en menaçant d’utiliser le feu nucléaire, il a commis une erreur stratégique. Aujourd’hui, il n’apparaît plus comme un joueur d’échecs, mais comme un autocrate paranoïaque.

Faisant fi des sanctions internationales, il met l’Europe au pied du mur de la guerre et d’une crise énergétique et économique durable, jouant sur le rapport de forces et menaçant du pire. Bien sûr, on l’a vu par le passé : l’application des sanctions internationales ne fait en général que renforcer les régimes politiques qui en ont été les cibles. Mais l’invasion de l’Ukraine aura un effet boomerang sur l’économie russe, c’est inévitable.

La Russie, quels que soient les scénarii, reste en effet fragile économiquement, même si elle a mis en place un certain nombre de protections de son système bancaire et détient des réserves financières importantes - notamment en or-.

Poutine peut bien parier sur notre faiblesse, il a aussi redonné du sens à l’OTAN, quoi que l’on pense de cette organisation. Le maître du Kremlin peut enfin estimer pouvoir compter sur sa popularité auprès des Russes, l’invasion de l’Ukraine lui vaut déjà des désaffections dans l’opinion publique - notamment auprès de la jeunesse russe -, y compris chez certains oligarques.

Des pertes importantes du côté russe

Au cours de la seule journée de dimanche (27/02), 975 installations militaires ukrainiennes auraient été détruites par l’armée russe. Le même jour, lors d’une réunion avec ses hauts responsables retransmise à la télévision, Poutine dit « mettre en alerte sa force de dissuasion » en réaction à ce qu’il qualifie de « déclarations belliqueuses » de l’OTAN.

En réponse, l’Europe a décidé de fermer son espace aérien à l’aviation russe et annoncé qu’elle allait livrer des armes aux Ukrainiens. Le président ukrainien Zelensky a, de son côté, proclamé la création d’une légion étrangère, appelant des volontaires du monde entier à venir combattre les forces russes.

Même si le droit international humanitaire doit imposer aux belligérants de garantir la protection des civils et de leurs biens, plusieurs centaines d’Ukrainiens ont déjà été tués ou blessés, quand 368 000 déplacés sont sur les routes selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés. D’après le commissaire européen à l'aide humanitaire Janez Lenarcic, l’Europe doit aussi s’attendre à « la plus grande crise humanitaire sur le continent européen depuis de très nombreuses années ».

Dans le même temps, nous assistons à un rapprochement entre la Russie et la Chine qui risque de rebattre les cartes des équilibres géopolitiques à nos dépends, et à long terme.

Nous nous dirigeons aussi - on le constate déjà - vers une augmentation des prix du gaz, de l’électricité et de l’essence, ainsi que vers un risque de dépendance au gaz de schiste américain.

Mis bout à bout, tous ces événements font peur. Au minimum, nous assistons à une nouvelle guerre froide. Peut-être même à quelque chose qui nous dépasse et qui pourrait bien ressembler, très vite, à une guerre mondiale si l’escalade se poursuit.

Alors, il faut bien sûr jouer la carte de la diplomatie. Mais avec détermination et sans angélisme. En se rappelant que nul n’est invulnérable et qu’une partie de l’opinion russe porte encore les stigmates de la débâcle de son armée lors de la guerre d’Afghanistan.

Du reste, l’armée ukrainienne, forte d’environ 200 000 hommes1, résiste de façon inattendue, particulièrement grâce à l’utilisation de ses drones Bayraktar TB2 – acquis auprès de la société turque Baykar Defence depuis 2019 - et de sa défense sol air, ainsi qu’à l’aide militaire américaine reçue depuis 2014, pesant pour 2,5 milliards de dollars. Selon des sources proches du renseignement militaire, la résistance ukrainienne aurait ainsi infligé des pertes matérielles importantes à l’armée russe, qui aurait perdu, à l’heure où est écrit cet article, « 26 hélicoptères, 146 tanks, 49 pièces d’artillerie, 706 véhicules blindés de transport, 60 transporteurs de carburant, et même plusieurs avions … ». Le site ukrainien «200rf.com» rapportait également dimanche que 4300 soldats russes auraient été tués (le ministère de la Défense russe n’a pour l’heure confirmé aucun chiffre concernant ces pertes).

Selon ces mêmes sources, Poutine aurait pris à parti, furieux, son chef d’état-major, Valery Gherassimov, grand théoricien de la "guerre hybride".

Si ces informations - à prendre avec précaution - s’avéraient exactes, le maitre du Kremlin pourrait faire l’expérience qu’une guerre, de nos jours, ne se déroule jamais comme prévu. À fortiori en Ukraine, où elle risque de se transformer en guérilla urbaine, ce à quoi l’armée russe n’est pas forcément préparée.

Cela devrait donc encourager les Occidentaux à miser sur la fermeté face à l’ours russe.

1[1] Source : International Institute for Strategic Studies (IISS)

28/02/2022 - Toute reproduction interdite


Des membres des forces de défense territoriale de l'Ukraine sont vus pendant un changement de poste à Kiev, en Ukraine, le 26 février 2022.
©Mikhail Palinchak/Reuters
De Emmanuel Razavi