Dans le conflit ukrainien, Américains et Européens semblent parfois privilégier l’émotion au détriment d’une diplomatie ferme et réfléchie, pourtant seule perspective d’un arrêt des combats. En coulisses, d’autres acteurs, plus prudents et pragmatiques, s’activent pour mettre fin à la guerre. Ces derniers jours, un nouveau venu inattendu s’est ainsi imposé comme médiateur entre Moscou et Kiev : Israël.

L’édito international de Roland Lombardi

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Comme je l’annonçais dès le lendemain de l’agression russe inacceptable et condamnable contre l’Ukraine, les sanctions européennes envers la Russie, dictées par Washington, sont en train de pousser par effet boomerang une Europe surendettée et qui ne s’est pas encore remise des conséquences financières de la pandémie, vers une catastrophe économique et sociale sans précédent.

Privilégier des sanctions maximales à une diplomatie sérieuse est une erreur et d’une grave inconscience.

La diplomatie française, malgré les apparences, est ainsi en passe de se décrédibiliser. Bien sûr, le Président français a raison de répéter que nous ne sommes pas en guerre contre la Russie. Il a aussi parfaitement raison de garder le contact direct par téléphone avec son homologue russe. Mais pour quels résultats ? Aucun jusqu’ici. À quoi bon entretenir le dialogue avec Poutine si Macron est obligé de recadrer en parallèle des membres de son gouvernement ? À l’instar de Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie et des Finances, qui voulait « provoquer l’effondrement de l’économie russe » !

Pourquoi parler au maître du Kremlin si c’est pour le taxer publiquement, après leur dernier échange, de « cynique » et de « paranoïaque » ? Surtout, pourquoi discuter avec le président russe si c’est pour rejeter catégoriquement toutes ses demandes ? Le « Mozart de la politique française » ne semble pas connaître le fameux adage qui veut qu’à l’issue d’une négociation réussie et d’un accord trouvé, les deux parties demeurent souvent insatisfaites.

Les Russes ne sont pas dupes. Ils savent que le président français utilise cette guerre pour sa réélection en avril prochain et n’est que dans l’illusion et le coup de com’ permanent. Pour eux, il reste le « petit télégraphiste de Washington », qui a pris fait et cause pour Kiev en lui fournissant, comme ses alliés de l’OTAN, du matériel militaire, ne proposant par ailleurs rien de très concret.

Et Israël entre dans la danse…

Loin des gesticulations françaises, d’autres acteurs internationaux, beaucoup plus pragmatiques comme la Turquie - où s’est tenu le 10 mars une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères russe et ukrainien - ou encore la Chine, s’activent en coulisses. Un protagoniste inattendu s’est ainsi invité ces derniers jours comme médiateur dans le conflit : Israël !

L’État hébreu est en effet l’un des rares pays à entretenir d’excellentes relations avec l’Ukraine et la Russie. En Israël, il y a une forte communauté juive d’origine ukrainienne, mais surtout russe - plus d’un million d’individus -, soit 20 % de la population totale israélienne. Les relations entre Jérusalem et Moscou sont très fortes en termes de coopération spatiale, militaire, de renseignement et de high-tech, d’échanges économiques et commerciaux, ainsi qu’en matière de lutte contre le terrorisme et l’islam politique.

Depuis septembre 2015 et le début de l’intervention russe en Syrie, les généraux israéliens et russes entretiennent des contacts permanents. Par un accord tacite et alors que le ciel syrien est « russe », le Kremlin laisse les Israéliens frapper en toute impunité les forces iraniennes et du Hezbollah présentes sur le territoire syrien (il y a encore quelques jours, deux officiers des Gardiens iraniens ont été éliminés par une attaque israélienne).

Israël a besoin de la Russie, devenue incontournable dans la région depuis sa victoire militaire et politique en Syrie (cf. Poutine d’Arabie, VA Éditions, 2020).

Pour la Russie, l’État hébreu est LE pivot stratégique du Moyen-Orient. Une puissance nucléaire non assumée, un très proche allié des États-Unis, mais un allié parfois turbulent et qui garde sa propre politique internationale fondée sur ses seuls intérêts stratégiques (notamment face à l’Iran).

Ce sont les raisons pour lesquelles, depuis l’invasion russe de l’Ukraine, le gouvernement israélien a essayé de ne pas trop froisser Moscou. Cette prudence - pourtant maître mot dans les relations internationales - lui a valu de vives critiques du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et de la part de Washington comme des Occidentaux. L’État hébreu a donc condamné du bout des lèvres l’agression russe et s’est refusé, entre autres, à vendre des armes à Kiev tout en fournissant aux Ukrainiens une aide humanitaire et médicale. Les responsables israéliens ont gardé la tête froide et n’ont pas cédé à l’émotion, la morale, l’hystérie générale anti-russe ou aux autres analyses psychologiques de comptoir sur la « folie » du président russe. Le "Poutine-bashing" ne fera jamais une analyse sérieuse !

Pays en conflit depuis sa naissance en 1948, Israël est rompu à la propagande de guerre (ici des deux côtés), aux infox, et aux batailles d’images et de cartes qui en découlent. Il en fait lui-même les frais régulièrement. Pragmatique comme ses voisins du monde arabe, où les Russes ont acquis ces dernières années une influence inédite dans l’histoire, au premier rang desquels la Syrie, l’Irak, l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite – qui dans le cadre de l’accord de l’OPEP + Russie, s’est d’ailleurs mise d’accord avec Moscou pour faire flamber les prix afin de pénaliser l’Europe –, Israël préfère ne pas vendre la peau de l’ours russe avant de le voir à terre ! Israéliens et Arabes, à l’inverse des Occidentaux, se souviennent en effet que lors de l’intervention de Poutine en Syrie, en 2015, la plupart des « spécialistes » européens et américains annonçaient un fiasco et un « nouvel Afghanistan » pour l’armée russe dans la même hystérie collective qu’aujourd’hui… On a vu la suite !

C’est dans ce contexte que beaucoup de stratèges israéliens et arabes ont préconisé à leurs gouvernements de ne pas se lancer dans une surenchère de condamnations ou de sanctions – pour leurs propres intérêts économiques et géostratégiques – misant plutôt, en dépit des incantations occidentales sur « l’enlisement russe en Ukraine », sur une victoire finale russe d’ici quelques jours, tant sur le plan tactique que politique. Dès lors, la diplomatie demeure, à leurs yeux, la solution la plus pertinente pour éviter l’escalade. Ainsi, après avoir essuyé un premier refus, le Premier ministre israélien, Naftali Bennett a proposé une nouvelle médiation acceptée cette fois par le Kremlin. Poutine a donc reçu le samedi 5 mars à Moscou le dirigeant israélien, en poste depuis moins d’un an, issu de l’extrême droite religieuse, ancien des forces spéciales, ex-entrepreneur et ancien ministre de la Défense.

Pour les Russes, le Premier ministre israélien apparaît comme un médiateur respectable, en dépit de son manque d’expérience en relations internationales.

Après sa visite dans la capitale russe, le chef du gouvernement israélien s’est rendu à Berlin pour rencontrer le chancelier Olaf Scholz, et a eu un entretien téléphonique avec le président ukrainien. Loin de la diplomatie spectacle inefficace de l’Élysée comme par exemple la publication pathétique du roman-photo de son locataire face à gestion de la crise ukrainienne, nous sommes ici entre gens discrets et sérieux et donc peu de détails ont cependant filtré sur le contenu exact des discussions lancées par les Israéliens.

Quoi qu’il en soit, dès lundi, il y a eu un net changement de ton entre les belligérants et un assouplissement certain des positions des deux côtés pendant le troisième round de négociations entre les délégations russe et ukrainienne. Dans un entretien accordé à ABC News le 7 mars, Zelensky a ainsi évoqué les perspectives d'une sortie du conflit avec la Russie, et notamment le point concernant la reconnaissance de l'indépendance des républiques du Donetsk et de Lougansk, tout en se disant prêt à ne plus demander l’adhésion de l'Ukraine à l'OTAN. Quant aux Russes, ils ont annoncé l’instauration pour le 8 mars d’une trêve humanitaire et de « cessez-le-feu locaux ». Est-ce un premier succès de l’initiative israélienne ? Trop tôt pour le dire. Ce qui est certain, c’est que Macron, lui, n’a eu droit qu’à un simple et rapide appel téléphonique du Premier ministre israélien lors de sa tournée à Moscou et Berlin… Preuve une fois de plus, s’il en est, que la diplomatie française demeure toujours hors-jeu et que dans cette crise ukrainienne, le président français n’est au final qu’un personnage secondaire voire un simple figurant !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

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10/03/2022 - Toute reproduction interdite


Le Premier ministre israélien Naftali Bennett accueille un groupe d'orphelins de l'orphelinat Alumim de la ville ukrainienne de Zhytomyr, suite à l'invasion russe de l'Ukraine, à leur arrivée à l'aéroport Ben Gurion, en Israël le 6 mars 2022.
© Maya Alleruzzo/Pool via Reuters
De Roland Lombardi