Le Géopolitologue Roland Lombardi nous livre son analyse sur la fracture intra-sunnite au sein du Monde Arabe.

Un certain nombre de mes confrères évoquent depuis plusieurs mois voire des années la fameuse fracture sunnites/chiites dans le monde arabo-musulman. Certes, elle existe bel et bien. Mais comme je le répète depuis un certain temps et comme l’actualité au Liban, en Irak et même en Iran vient le confirmer, cette rivalité est secondaire au regard d’une autre faille qui traverse la région. Il s’agit bien sûr de la fracture intra-sunnite, qui pourrait, elle, en bien ou en mal, façonner véritablement l’avenir politique du sud de la Méditerranée et du Moyen-Orient.

En effet, si peu d’observateurs la perçoivent (ou l’occultent volontairement car ils ont choisi déjà leur camp !), une lutte cruciale se joue actuellement dans le monde arabo-musulman entre deux blocs : l’un composé de l’Egypte de Sissi, de l’Arabie saoudite de Mohammed Ben Salman et des Emirats arabes unis de Mohammed Ben Zayed et l’autre, emmené par la Turquie et le Qatar. Les premiers soutiennent dans la région les militaires et les pouvoirs forts et les seconds souhaitent relancer la seconde phase des printemps arabes, à savoir, la prise définitive du pouvoir par les islamistes.

Si ces derniers ont connu ces dernières années une série de déconvenues suite aux fiascos de leur politique pendant ces fameux « printemps arabes », notamment à partir du coup d’Etat de Sissi en Egypte en 2013 et surtout après les succès militaires et diplomatiques russes en Syrie, Doha et Ankara semblent reprendre du poil de la bête. Comme je l’annonçais déjà il y a plusieurs mois, il ne fallait surtout pas les enterrer trop vite. Même isolés diplomatiquement, Erdogan et l’émir Al -Thani n’ont pas dit leur dernier mot ! Leur volonté de jouer un rôle géopolitique majeur dans la région et leur désir d’installer leurs sbires, en la personne des Frères musulmans, à la tête de toutes les capitales arabes ne se sont pas éteints, loin de là !

Certes, comme évoqué plus haut, après la chute du Frère Morsi en Egypte en 2013 mais surtout après l’intervention russe à partir de septembre 2015 en Syrie, le petit Qatar avait pris conscience qu’il n’avait pas les épaules pour être la nouvelle République de Venise du Golfe. Décidé à redorer son blason auprès des Occidentaux et en vue de préparer sereinement sa Coupe du monde de football prévue en 2022, Doha avait alors mis un frein à ses financements douteux de milices jihadistes en Syrie. D’acteurs actifs, les Qataris préférèrent « sortir du jeu » et se présenter dès lors comme de précieux intermédiaires dans les crises de la région (rôle qu’ils affectionnent et remplissent avec un certain talent, il faut le reconnaître). On les vit alors jouer les médiateurs à Gaza dans le conflit israélo-palestinien puis ils décidèrent même de reprendre langue avec Moscou, notamment sur le dossier syrien et les négociations lors des sièges des dernières poches rebelles.

Juste avant 2017 et la crise qui l’opposa à son grand voisin saoudien, avec l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, le petit émirat fut mis sous pression par la nouvelle administration américaine (mais également par le Kremlin) afin qu’il « lâche » une bonne fois pour toute les Frères musulmans. Un temps hésitant, le Qatar refusa finalement de stopper son soutien à la confrérie. Il ne voulait pas perdre son seul levier géopolitique dans la zone mais également en Europe ! Bien lui en a pris ! De fait, à l’inverse des forces laïques tunisiennes ou des valeureux manifestants algériens du Hirak, l’organisation islamiste est la seule force d’opposition disciplinée, organisée, et capable de former et faire émerger des cadres efficaces. L’exemple le plus emblématique est la Tunisie, berceau des révoltes de 2011 et pourtant grand espoir de l’avenir politique régional : le mois dernier, après huit années de transition politique chaotique, les Frères tunisiens ont finalement remporté les élections législatives et Rached Ghannouchi, leur leader, est devenu président de l’Assemblée des représentants du peuple ! Aujourd’hui, alors que le Maghreb et le Proche-Orient sont traversés par de nouvelles et importantes crises sociales et politiques, et bien que partout rejetés, écartés voire parfois interdits, les Frères musulmans, revigorés par l’argent qatari, sont présents dans tous les parlements ou attendent patiemment et partout leur heure... Au Maroc, en Jordanie, au Soudan, en Algérie, en Libye...

En Libye, justement, la Turquie, « le janissaire géostratégique » du petit Qatar, vient d’annoncer par la voix de son président, qu’elle était prête à envoyer des troupes afin d’aider le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj à Tripoli, soutenu par les Frères libyens et reconnu par la communauté internationale ! Tout ceci, pour contrer l’offensive du maréchal Haftar appuyé, lui, par Abou Dabi, Moscou et Le Caire.

Cette déclaration fait suite à un accord conclu le 27 novembre dernier entre Ankara et Tripoli à propos d’une délimitation maritime permettant à la Turquie de faire valoir des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale convoitées par d'autres pays, notamment la Grèce.

On le voit, bien qu’affaibli sur le plan intérieur, Erdogan est en train de relancer sa politique pan-islamiste et néo-ottomane tous azimuts, comme dernièrement en Syrie. Là-bas, bien que « partenaire » de circonstance du nouveau « juge de paix » russe, il n’en demeure pas moins que les Turcs restent les principaux cailloux dans les chaussures des diplomates de Moscou...

Bien évidemment, alors que beaucoup en France sont toujours prompts à dénoncer les ingérences du « côté obscur de la Force », à savoir l’axe « contre-révolutionnaire » (Egypte, Arabie saoudite et Emirats arabes unis), tous les idiots utiles de la mouvance islamiste ne trouvent jamais rien à redire quant à la toile qu’est en train de tisser la Turquie et le Qatar...

11/12/2019 - Toute reproduction interdite


Le président Tayyip Erdogan et le prince héritier Mohammed bin Salman lors du sommet du G20 à Buenos Aires, Argentine, le 30 novembre 2018.
Marcos Brindicci / Reuters
De Roland Lombardi