Analyses | 12 avril 2020

Turquie : Entre déni et urgence

De GlobalGeoNews GGN
4 min

Depuis la détection du premier cas de covid-19 en Turquie, la courbe de contamination s’affole et atteint des niveaux inquiétants. Malgré l’urgence sanitaire, Ankara refuse pourtant de « plier », privilégiant les mesures économiques. Un reportage d’Anissa Grine.

Les eaux du Bosphore sont redevenues bleues et les méduses sont moins nombreuses depuis la baisse de l’activité maritime. Le long du quartier portuaire de Karaköy, l’un des plus huppés et vivant d’Istanbul, les magasins, cafés et restaurants sont fermés, les rues réduites au silence. Pourtant, en Turquie, le confinement est partiel. Seuls les moins de 20 ans et les plus de 65 ans sont priés de ne pas quitter le domicile. Aux personnes âgées mises en quarantaine, Recep Tayyip Erdoğan a offert de l’eau de Cologne, des masques et adressé un petit mot de remerciement pour leur soutien en ces temps troubles. Le président qui a imposé, par ailleurs, le port du masque dans les lieux publics, a promis leur disponibilité et gratuité.
Le locataire du palais blanc se presse d’être sur tous les fronts. D’ailleurs, a-t-il d’autre choix ?

Cette crise revêt à la fois un caractère sanitaire, économique et politique.
Sur le premier plan, le président s’est engagé à construire deux hôpitaux à l’aéroport Atatürk et à Sancaktepe, d’une capacité de mille lits chacun. « Ils seront prêts dans 45 jours » a-t-il annoncé.
Après le déni de la contamination qui aura duré trop longtemps, on ose parler aujourd’hui d’urgence. Depuis quelques jours, la Turquie a franchi officiellement la barre des 57 000 contaminations et celle des mille morts, ce qui la place au 9ème rang dans le triste palmarès des pays les plus contaminés au monde. Ankara assure avoir déjà effectué 35 700 tests mais on est loin du compte dans ce grand pays de 83 millions d’âmes. On affirme, par ailleurs que les personnes testées positives seront suivies via une application smartphone. La Turquie compte ainsi déployer un réseau de surveillance en s’appuyant sur les nouvelles technologies…
Au centre d’Istanbul, à l’hôpital Taksim Ilkyardim, les services d’urgences ne semblent pas débordés. Quelques patients attendent leur tour dans un dispositif de distanciation impressionnant et plutôt respecté. La présence policière a l’entrée y est peut-être pour quelque chose ! Cette asymétrie face à l’urgence s’explique par une stratégie sanitaire adoptée ici qui est de réserver une catégorie d’hôpitaux au Coronavirus pour éviter la propagation du mal invisible.
A la sortie de l’hôpital et comme si le monde était encore en paix, la tradition de nourrir les chats et les chiens errants d’Istanbul est maintenue. Les animaux n’ont rien changé à leurs habitudes. Aujourd’hui plus que jamais, les rues leur appartiennent.
De l’autre côté du Bosphore, à Eminönü et à Sultan Ahmet, les bazars sont ouverts et les petites activités semblent poursuivre leur cours habituel, sauf qu’il n’y a plus de touristes. Les vieux ont disparu des bancs publics, et la marmaille ne résonne plus dans les rues. Lorsque le muezzin de la Sulaymaniyah appelle à la prière, plus personne ne lui répond. L’heure est peut-être à la méditation et à l’introspection.

Un plan de 14 milliards d'euros pour soutenir l’économie
Sur le plan économique la stratégie turque est on ne peut plus claire : hors de question de paralyser l’économie qui passe avant toute autre considération, même sanitaire, allant ainsi à l’encontre de l’appel des médecins qui prônent un confinement total. Pourtant la politique du show must go on a ses limites. Et pour cause, l’activité touristique qui représente 5% du PIB, est totalement à l’arrêt et plus d’un million de travailleurs que compte le secteur se retrouvent au chômage. C’est aussi pour cela qu’un plan de 14 milliards d'euros a été déployé pour soutenir l'économie qui reste fragile. L’industrie alimentaire est fortement liée à l’activité des hôtels et des restaurants et elle en paye déjà le prix. Réductions d'impôts pour les entreprises et aides financières pour les foyers modestes serait aussi au programme d’Ankara dans les prochains jours.
Erdoğan a également fait appel aux dons. La campagne nationale de collecte de fonds aurait déjà atteint 1,5 milliard de TL (220 millions de dollars).
Les Turcs se mobilisent. Mais à l’heure où les plus riches se retirent dans leurs maisons secondaires en Asie, le petit peuple stambouliote continue de vivre au jour le jour et le bateau reste le moyen le plus efficace pour traverser la ville écartelée. Même si l’activité portuaire est réduite, les vaporettos desservent toujours les îles pour ne pas isoler ses habitants. Büyükada, la plus touristique et la plus grande des îles des princes est plutôt silencieuse. Happée ces dernières années par les estivants saoudiens, ses innombrables cafés et restaurants survivront-ils longtemps à l’absence des riches rentiers du Golfe ?
Sur le bateau qui mène aux îles, un violoniste joue un air triste. On se croirait sur le Titanic avant le naufrage… Un peu plus tard et sans aucune raison apparente, un couple se met à danser et apporte un peu de joie et de bonne humeur aux voyageurs. C’est aussi cela, le confinement alla turca, et même s’il y a de ce côté-là de la mer de Marmara un peu plus de légèreté et d’insouciance, elle n’a pas duré longtemps !
Le 10 avril, tard dans la soirée, l’annonce d’un confinement total de 48 heures de 31 villes dont Ankara et Istanbul est faite à la hâte. Les derniers Bakkals (petites épiceries de quartier) ont été pris d’assaut. Les rues étaient à nouveau bondées, rappelant ces temps devenus déjà anciens, d’avant le Covid-19 ! En se rapprochant de minuit, l’heure du couvre-feu, la rue s’est transformée, vidée. Le Boulevard Istiklal, l’une des plus grandes artères commerçantes d’Istanbul, s’est peuplé d’enfants des rues cherchant querelle et traînant leurs colères et couvertures dans les froides rues de la ville. Ils sont devenus d’un coup, nombreux, visibles.
Deux jours plus tard, le ministre de l’intérieur Süleyman Soylu, sévèrement critiqué suite à sa mauvaise gestion du confinement, démissionne. Un coup de théâtre qui sera suivi d’un autre : Erdoğan refuse de le congédier. Le feuilleton turc continue…

13/04/2020 - Toute reproduction interdite


Un employé municipal en combinaison de protection nourrit les chats des rues de la place Sultanahmet, alors que la propagation de la maladie du coronavirus se poursuit à Istanbul le 9 avril 2020
Umit Bektas/Reuters
De GlobalGeoNews GGN

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