Entretien avec Abderrahmane Mekkaoui, Professeur et Politologue Expert dans les Questions Stratégiques et Militaires sur l’actuelle situation en Tunisie.

La Tunisie est-elle stable ?

Selon de nombreux stratégistes américains, italiens et français, la Tunisie est un pays stable mais peu solide. Ce qui se traduit à chaque anniversaire de la chute de Ben Ali le 14 janvier, marqué par des mouvements de contestation contre la vie chère et la stagnation de l'économie du pays. Il faut ainsi s'attendre le mois prochain à une vague de protestations car le gouvernement n'a pas encore répondu aux attentes de la population.

Le premier ministre Youssef Chahed, connait des difficultés aussi bien au sein son parti, Nida Younes, qu'avec le Président Beji Caid el Sebsi et d'autres partis politiques, mais il s'appuie beaucoup sur un gouvernement d'union nationale actuellement partagé par une troïka à la tête du pays.

Quelles sont les menaces auxquelles la Tunisie reste confrontée ?

Au niveau endogène, il y a toujours la question de la Tunisie "utile" et la Tunisie "inutile" c'est à dire la Tunisie littorale et le sud qui demeure une zone appauvrie, où le taux de chômage y est très élevé.

Avec la vie chère, le chômage est toujours l'une des sources de contestation. Il a atteint près de 16% de la population active cette année, dont 35% sont des diplômés. Cela crée une grande pression sur le gouvernement de Youssef Chahed.

L'un des défis du pays est d'ordre économique, - il n'a pas pu dépasser 2% de croissance en 2017 - , malgré les efforts du jeune premier ministre, ce qui demeure faible par rapport au potentiel ce ce pays, en tout cas insuffisant pour créer une dynamique sociale pour l'emploi et la productivité.

Un autre défi concerne l'immigration. Malgré les efforts des pays européens pour stopper l’émigration clandestine, comme pour l'Allemagne et l'Italie, 20% de jeunes tunisiens rêvent de passer sur la "rive nord”. Une véritable hémorragie frappe ainsi la jeunesse tunisienne.

Ce sont les éléments qui me paraissent les plus importants à la veille du 8éme anniversaire de la chute de Ben Ali.

Au niveau politique, Youssef Chahed, est en difficulté avec la question de la succession de Beji Caid el Sebsi. Rached Ghannouchi essaie de ne pas reproduire le modèle égyptien en appuyant le premier ministre, et en ne se présentant pas aux présidentielles. La Tunisie se dirigerait ainsi vers le modèle turc d'Erdogan.

Ennahda essaie de s'éloigner de l'image des frères musulmans tout en gardant leurs techniques et mécanismes de noyautage et d'encadrement de l'état. Ce parti islamiste a réussi à s'infiltrer dans le Ministère de l'Intérieur qui est la force de frappe de l'ex président Ben Ali, mais il n'a pas réussi à faire de même pour l'armée, proche des américains.

L'armée Tunisienne est ravitaillée par les américains. Elle était depuis la jeune indépendance le maillon faible de l'état tunisien. Avec cet appui américain et un armement très moderne, l'armée fera face à tout déviationnisme d'Ennahdha aux prochaines élections.

Il faut également mentionner le tourisme, l'une des sources de revenus principales de la Tunisie. Le secteur a été frappé de plein fouet en 2015 et 2016 par les attentats terroristes. la sécurité est l'une des principales préoccupations des Tunisiens.

Sur le plan extérieur, le bras de fer entre le Qatar et les autres pays du Golfe peut avoir un impact. Comme chacun le sait, le Qatar soutient Ennahda. Il soutient un peu le décollage de la Tunisie, politiquement, financièrement et médiatiquement, Les Emirats, l'Arabie Saoudite, le Bahrein, le Koweit, s'arrangent de leur côté avec le président Beji Caid el Sebsi et d'autres partis de gauche

Ce conflit entre le Qatar et les pays voisins du golfe va prendre de l'ampleur à l'occasion du 8eme anniversaire de la chute de Ben Ali.

La France, qui a promis une aide substantielle pour réussir la transition démocratique en Tunisie n'a pas respecté ses engagements, aussi bien que l'Algérie et les américains.

Les américains essaient de s'implanter à travers leurs bases maritimes dans le littoral tunisien pour pouvoir ravitailler leur sixième flotte en Méditerranée, ce qui d'ailleurs inquiète les italiens, les Français et les Algériens.


Qu'en est-il de la question sécuritaire ?

Elle est au centre des préoccupations. Les forces de sécurité tunisiennes ont fait d'importants progrès en matière de lutte contre le terrorisme, même si la menace reste présente. Les quatre attentats de 2015 et 2016 illustrent la menace contre cette jeune démocratie. La question sécuritaire se pose aussi avec le contrôle de la frontière avec son voisin libyen et également avec un risque d'implosion de l'Algérie.

La Lybie, que je considère comme en faillite, est une menace pour le ministère de la défense tunisien et ses services de sécurité. La frontière constitue le point principal de transit, surtout des trafiquants et mène les futurs combattants vers l'Algérie (ou vice et versa, les combattants reviennent d'Algérie et d'Irak vers leur pays d'origine).

Un responsable du service de renseignement italien a cité le chiffre de 5 000 tunisiens qui ont combattu en Syrie et en Irak, parmi différentes factions, pas seulement au sein de Daech et Al Norsa mais également dans d'autres organisations terroristes. Pour moi, les plus menaçants sont donc les revenants, implantés en Libye.

Sur le front politique par ailleurs, le parti islamiste tunisien Hizb ut-Tahrir, légal, qui prône le retour du califat, commence à enregistrer des points positifs au détriment d’Ennahdha. Il a plusieurs cellules dans tout le territoire et rafle le mécontentement populaire. Il a les mêmes idées et la même doctrine que Daesh, et qu’Al Qaeda. Il est l'ennemi numéro un d'Ennahdha. Il n'est pas à exclure qu'il peut devenir le troisième parti dans les prochaines élections législatives, voire être une composante principale dans les prochaines présidentielles. Les jihadistes tunisiens constituent une pépinière pour ce parti, et donc un danger pour la sécurité et la stabilité.

Pour résumer, la Tunisie se trouve prise en "sandwich" entre un pays en faillite, ou se trouve 2000 à 2200 organisations armées et l'Algérie, instable et fragile, où la question du successeur de Bouteflika et de son cinquième mandat n'est pas résolue.

N'oublions d'ailleurs pas qu'un mouvement terroriste est actif sur la frontière avec l'Algérie, à savoir la brigade Okba Ibn Nafaa qui a installé ses quartiers généraux sur le mont Chaambi.

Doit-on s'attendre à un nouveau Printemps Arabe comme le disent certains analystes ?

Je ne pense pas que l'on doit s'attendre à un nouveau printemps arabe en Tunisie. Il y aura des contestations sociales et économiques, mais qui n'auront pas l'ampleur de celles de 2011. Je ne vois pas non-plus se produire la même vague de boycott de certains produits, comme au Maroc, la Tunisie représentant un petit marché, avec 12 millions d'habitants, et chaque situation est différente.

06/12/2018 - Toute reproduction interdite


Les gens assistent à une manifestation contre le refus du gouvernement d'augmenter les salaires à Tunis, Tunisie 22 novembre 2018
Zoubeir Souissi/Reuters
De Peggy Porquet