Bouziane Ahmed Khodja, Grand reporter et spécialiste du monde arabe, revient sur les raisons du « coup de force institutionnel » qu’a réalisé le président tunisien Kaïs Saïed en gelant pour trente jours l’activité du Parlement et en s’attribuant les pouvoirs exécutifs du pays. Une opération coup de poing pour mieux relancer la transformation de la société tunisienne, étouffée par les islamistes d’Ennahdha ?

Entretien réalisé par Alixan Lavorel

Fild : Quelle est l’origine de la crise dans laquelle est entrée la Tunisie ?

Bouziane Ahmed Khodja : Pour comprendre l’origine de cette crise il faut remonter à l’élection présidentielle de 2019 qui a vu la victoire de Kaïs Saïed. C’est un indépendant, un progressiste et un constitutionnaliste. Il a la carrure d’un homme d’État et pour la première fois il y a eu une sorte d’unanimité au sein de l’électorat tunisien puisqu’il a été élu avec 70% des voix, lors d’un véritable processus démocratique. Il n’a été appuyé par aucun parti et a un passé assez clean. Toutefois, lors des élections législatives il n’y avait pas de majorité absolue. Aucun parti, même celui des islamistes d’Ennahdha, n’a réussi à acquérir la majorité. Le Parlement était fragmenté. Cette absence de majorité politique claire a nourri une espèce de blocage institutionnel. Car aujourd’hui, nous sommes en train d’assister à une réelle confrontation idéologique entre le président Kaïd Saïed et le président du parlement tunisien Rached Ghannouchi (chef d’Ennahdha, ndlr). Ce sont les deux hommes forts du pays. Le premier s’occupant de prérogatives liées à la diplomatie et la sécurité et le second s’occupant des affaires législatives. Cette jeune démocratie a été entre les mains de ce président du parlement qui, depuis l’arrivée de Kaïs Saïed, n’a cessé de bloquer les initiatives de transformation du pays.

Fild : Sommes-nous en train d’assister à un coup d’État institutionnel dans le pays ?

Bouziane Ahmed Khodja : C’est délicat à définir. Selon l’article 80 de la Constitution tunisienne, « en cas de péril imminent menaçant les institutions de la nation et la sécurité », le président peut prendre certaines mesures, comme s’octroyer les pouvoirs exécutifs. Jusque-là, le président Saïed n’a pas failli à sa mission car il a simplement écouté l’appel du peuple tunisien et répondu à son « ras-le-bol », notamment lié à la gestion désastreuse de la crise du Covid. Tout ceci sous les yeux complaisants du parti Ennahdha. C’est ce qui a poussé le président tunisien à geler les activités du Parlement pendant 30 jours. En clair, toutes ces décisions sont tout à fait institutionnelles et politiquement acceptables selon l’article 80. Cependant, Kaïs Saïed n’a pas averti le chef du gouvernement et le président du Parlement comme il le devait selon ce même article 80. C’est pour cela que la décision est perçue comme agressive pour certains.

Fild : Quel est l’objectif du président Saïed en décidant de prendre les « pleins pouvoirs » exécutif ?

Bouziane Ahmed Khodja : En prenant en main l’exécutif, selon moi, le président Saïed va avec son nouveau gouvernement demander des comptes aux islamistes d’Ennahdha qui étaient au pouvoir. Ce qui est attendu maintenant, c’est qu’il convoque de nouvelles élections législatives pour qu’il y ait une refonte de l’Assemblée nationale avant de retrouver un fonctionnement normal de la vie politique tunisienne. Pour cela il devrait dissoudre le Parlement, ce que la Constitution ne lui permet pas pour l’instant. On peut donc imaginer un travail de réforme de la Constitution du pays donnant davantage de prérogatives au président, proposé par référendum au peuple tunisien, avant la dissolution du Parlement et enfin la convocation d’élections. C’est un long parcours qui devrait durer au minimum 9 mois.

Fild : Que représente le parti Ennahdha au sein de la société tunisienne ?

Bouziane Ahmed Khodja : Ce parti n’a plus la même aura qu’il avait en 2010-2011. Après la révolution et la chute de Ben Ali (l’ancien président tunisien, ndlr), Ennahdha représentait une sorte d’émanation politique nouvelle. Les islamistes étaient persécutés sous Ben Ali et beaucoup se trouvaient en exil. Ce sont des hommes forts idéologiquement et qui avaient une popularité liée à leurs parcours politiques. Ils sont retournés en Tunisie en 2011, ont été élus et ont pris en main la politique du pays. Mais à partir de ce moment-là, la Tunisie va se séparer en deux. D’un côté les progressistes et de l’autre les islamistes. Dans leur gestion du pays, les islamistes d’Ennahdha se sont retrouvés en position de faiblesse car ils n’ont pas pu répondre aux demandes et exigences du peuple tunisien. Plutôt que de faire avancer le pays sur le plan économique, ils se sont d’abord occupés des questions idéologiques, de futilités. Cet islam politique a été un échec et Ennahdha est en perte de vitesse depuis 2012-2013. Aujourd’hui, le parti représenterait moins de 20% de d’électorat réel du pays. Enfin, il ne faut pas oublier que son idéologie est celle des Frères musulmans, c’est-à-dire de gérer les affaires de l’État à travers la charia.

Fild : Quel rôle ce parti a-t-il joué dans la crise ?

Bouziane Ahmed Khodja : Le parti Ennahdha a provoqué cette crise de manière intentionnelle. Il s’est inscrit dans une dynamique de blocage pour instaurer une crise politique et donner l’illusion aux Tunisiens que le parti est incontournable, qu’il est la représentation légitime du peuple. Cette stratégie a eu l’effet contraire car les Tunisiens l’ont désavoué et ils voient aujourd’hui en Ennahdha la source de tous leurs problèmes.

Fild : Quels sont les dangers de cette crise politique pour la Tunisie ?

Bouziane Ahmed Khodja : La première crainte au départ était la réaction du peuple par rapport à la décision du président tunisien. De ce côté-là, c’est sans appel, il y a eu une réponse extrêmement positive des Tunisiens. Juste après les annonces de Saïed, ils sont sortis dans les rues de toutes les villes principales pour appuyer les décisions de leur président, ce qui est déjà une immense victoire pour lui. Mais auparavant, Kaïs Saïed avait réuni les militaires du pays pour discuter avec eux et demander leur appui, ce qu’il a également obtenu. Car il connaissait les risques d’une possible réaction hostile de l’armée, comme dans d’autres pays arabes. Les opposants islamistes ont appelé à des manifestations pour protester contre les annonces présidentielles mais n’ont rassemblé que quelques centaines de manifestants. On aurait pu craindre une sorte de rébellion de la part du parti Ennahdha avec des affrontements avec les forces de l’ordre, mais il ne s’est rien passé.

13/08/2021 - Toute reproduction interdite


Le président du Parlement Rached Ghannouchi, chef du parti islamiste Ennahda, s'adresse aux partisans à Tunis le 27 février 2021.
Zoubeir Souissi/Reuters
De Fild Fildmedia