Chirurgien orthopédiste à la ville, Marouane Bouloudhnine est le coordinateur national de la Coalition pour la 3ème République en Tunisie. Dénonçant une « dictature dans une démocratie », également inquiet de voir les islamistes prendre du terrain dans son pays ainsi qu’au cœur de la Libye voisine, il nous livre son analyse sur la situation politique intérieure et extérieure tunisienne.

                                                                Entretien conduit par Emmanuel Razavi

GGN : Quelle est la situation politique et sociale de la Tunisie actuellement ?

Marouane Bouloudhnine : Dix ans après la Révolution, notre pays est encore au stade de « transition démocratique » avec tous ses maux mais avec une certaine liberté recouvrée. La crise politique en Tunisie relève d’une crise morale profonde. Elle se traduit par un niveau très élevé de corruption touchant tous les rouages de la société. Un système mafieux en a remplacé un autre.
Politiquement, je dirai que la situation est des plus ambiguës du fait d’une grave crise de la gouvernance menant aujourd’hui à un conflit ouvert entre l’exécutif à deux têtes et le législatif. Au niveau social, le pays est aux bords de l’implosion que l’on craint à la rentrée prochaine. D’ordinaire, une révolution rompt avec le passé, pour se projeter vers un futur meilleur, mais là, deux projets de société s’affrontent, l’un rétrograde, l’autre progressiste.

GGN : Pourquoi la Tunisie semble-t-elle avoir tant de mal à endiguer la menace islamiste, notamment celle des Frères Musulmans ? Pourquoi dites-vous que la France les appuie ?

MB : Le Parti Ennahdha, représentant l’Internationale des Frères Musulmans basée en Turquie, tire profit intelligemment de l’effritement des voix. Il est arrivé à kidnapper la transition démocratique en Tunisie. Les occidentaux européens et américains ont suivi, cherchant coûte que coûte une expérience réussie du « Printemps Arabe ». Ainsi, Ennahdha et ses acolytes gèrent le pays en maitres absolus grâce à l’argent venu d’ailleurs, aux traitrises politiciennes et à une pseudo élite corrompue ; la vraie élite, elle, ne se reconnaissant plus dans ce paysage mafieux, s’est éclipsée. Un système secret parallèle aux Institutions de l’État s’est mis en place.

La France, aussi, subit des dérives « sectaires »[1] sur fond de trafics divers.

Le nouveau ministre français de l’intérieur Gerard Darmanin clame que « l'islam politique est un ennemi mortel pour la République ». Il l’est d’autant pour la jeune 2ème République tunisienne. Lutter contre les dérives radicales de l’Islam politique est un impératif commun.

Qu'attend donc la France pour classer cette confrérie parmi les organisations terroristes ?

GGN : Où en sont les libertés individuelles en Tunisie ?

MB : L’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), à présidence Islamiste, est à 80 % conservatrice, il devient difficile alors de la voir défendre les libertés individuelles.
Récemment, une manifestation pacifique citoyenne d’ampleur du « 14 juin » au Bardo, pour une meilleure gouvernance, a été interdite par les forces de l’ordre au mépris de l’article 37 de la Constitution sans que les médias ne s’en offusquent. Nous avons subi, ce jour-là, les méfaits d’une dictature dans une démocratie. Nous avons alors porté plainte contre le Maire du Bardo et le Ministre de l’Intérieur. Ce n’est qu’au prix d’une justice équitable pour tous, car réellement indépendante, que nous pourrons développer la Tunisie de demain. Il est permis de continuer de rêver d’un futur meilleur pour nos enfants…

GGN : En quoi la situation politique algérienne, ainsi que l'internationalisation de la guerre en Libye menacent-t-elle concrètement la stabilité de la Tunisie ?

MB : La Libye se trouve à la veille d’une partition entre l’Ouest du Président Sarraj reconnu par l’ONU et soutenu par la Turquie, et l’Est du maréchal Haftar appuyé par la Russie et l’Egypte. La récupération récente de la base d’Al-Watiya des mains de Haftar, voisine de la Tunisie, par les forces progouvernementales soutenues par la Turquie pourrait constituer un tournant dans la bataille de Tripoli. Et cette reprise en mains Turco-Libyenne correspond étrangement à des soulèvements sociaux téléguidés dans le Sud de la Tunisie (Tataouine, Remada..). L’Algérie, hostile à la présence de forces étrangères dans la région, voit cette nouvelle base comme une menace régionale.
Ainsi, la Turquie islamiste semble vouloir faire rentrer la Tunisie de plain-pied dans cette guerre régionale qui se profile, grâce à ses affidés islamistes. C’est là tout le danger qui pèse sur la Tunisie. Les relations actuelles très tendues entre le Président Tunisien Kais Saied, intègre et patriote, et le Président de l’ARP, l’islamiste Ghannouchi pro-turc, risque de se tendre davantage. Un fusible doit sauter, ce sera le Chef du Gouvernement. Sa démission récente renforce la crise politique.

GGN : La Tunisie semblait avoir transformé son « printemps arabe » en une expérience constitutionnelle réussie. Pourtant, vous dénoncez une dictature, un système mafieux mis en place au profit d’un seul groupe. À vous écouter, on a le sentiment que le pays est au bord du gouffre. Pourquoi tant d’alarmisme ?

MB : D’habitude optimiste, je me résigne à un certain réalisme. La crise qui se prolonge depuis 2011 est le fruit d’une Constitution faite au bénéfice et au service des partis et d’une loi électorale qui privilégie la suprématie d’une minorité « sectaire » aux dépens d’une représentation plus équitable du paysage politique. Tout ceci a abouti à un blocage institutionnel aggravé par l’absence d’une Cour Constitutionnelle censée être opérationnelle depuis 2015. Pour qu’Ennahdha s’installe durablement, un exécutif novateur à « trois Présidents » a rendu le pays ingouvernable. On peut constater que la Révolution de 2011 n’a pas été au bout de son processus naturel de changement de système. Le même système, encore plus mafieux que le précédent, a changé de mains. Nous ne pouvons qu’espérer un nouveau réveil de la Nation comme celui de 2014, à l’origine du Prix Nobel de la Paix décerné à la société civile pour avoir obtenu la sortie du pouvoir des Islamistes de manière pacifique.

GGN : Le président de l’instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC) a dénoncé le fait que « des parties étrangères mènent une guerre régionale par procuration en finançant certains partis qui les représentent en Tunisie ». Qui cible-t-il ? Où en est concrètement la lutte contre la corruption dans votre pays ?

MB : Le président de l’Inlucc, a jugé « illégal » le financement étranger de certaines formations politiques. En 2019, l’Inlucc a transmis 459 dossiers de corruption mais le problème essentiel réside dans la lenteur de la justice. Or Ennahdha au pouvoir judiciaire secret parallèle, bloque la recherche de la vérité, celle des assassinats politiques aussi. Il est un fait que le législateur ne donne guère de moyens suffisants à la justice pour statuer malgré l’intégrité dont font preuve de nombreux de magistrats, mais c’est rarement à ceux-là que les dossiers gênants parviennent.

Si je dois me risquer à révéler quelques forts soupçons de financement occultes des partis par des puissances étrangères, je dirai que le Qatar et la Turquie soutiennent le parti Islamiste à coups de milliards, les Émiratis ont leurs affidés également. Ainsi, les tensions entre pays du Golfe se répercutent en Tunisie.

En fait, la lutte contre la corruption, est un vœu pieux. Les organismes financeurs internationaux pour une bonne gouvernance devraient être plus attentifs aux résultats escomptés.

GGN : Vous représentez la coalition pour une troisième république. Quel est votre agenda politique ? Quel projet politique et économique portez-vous pour la Tunisie ?

MB : La « Coalition pour la troisième République » est une émanation de la société civile, ouverte aux autres composantes progressistes. Notre objectif prioritaire est l’instauration d’un véritable état de droit en Tunisie.

Apportant notre pierre à l’édifice en construction, nous œuvrons pour que se mettent en place deux grands chantiers. Le premier est le changement de la loi électorale qui doit mener à une représentation plus juste du peuple ; le deuxième est la modification de quelques articles de la Constitution de 2014 instaurant un régime présidentiel encadré par des verrous démocratiques. Cela devrait rendre le pays gouvernable. Ainsi, cette Constitution nouvelle nous fera passer à la 3ème République, celle de la transparence, de l’équité et de la suprématie du droit. Au niveau économique, il faudra saisir les opportunités dans la difficulté car nous pouvons recréer une Tunisie meilleure en utilisant le concept de destruction créatrice[2]. C’est ce concept qui a été à l’origine des industries GAFA aux USA. Il s’agit de construire un

« Country business model » structuré par un Etat-stratège qui fait le choix de mettre ses ressources uniquement dans les secteurs ayant du sens pour le pays. Dans le cadre d’un projet global « Innovation-Tunisie 2040 », nos choix stratégiques de développement orienteront tous les efforts de la nation vers davantage d’efficience en appliquant à chaque secteur le même concept innovant des 3T : Tradition, Talent, Technologie. L’objectif est de favoriser la création pérenne de richesses pour une redistribution plus équitable aux plus faibles.

La recherche permanente de consensus salvateur, qui caractérise notre « Tunisianité », nous permet d’être optimistes pour la suite même si la situation reste difficile. La Tunisie est un pays riche de son patrimoine humain, représenté par une société civile en alerte, une composante féminine donnée souvent en exemple et des jeunesses prisées à l’international.

Il faut croire en ce que le processus démocratique, même balbutiant, a apporté. Il faut croire en la résilience de notre peuple. Notre pays est loin d’être démuni, il est riche aussi de ses amis à l’étranger.


[1] Article du Figaro du 29 décembre 2009 « Nous, musulmans français et laïcs, disons non à la burqa !

[2] Notion créée par J. A. Schumpeter (1942). La « destruction créatrice » désigne le processus continuellement à l'œuvre dans les économies et qui voit se produire de façon simultanée la disparition de secteurs d'activité économique conjointement à la création de nouvelles activités grâce notamment à l’innovation technologique (Industrie 4.0 et intelligence artificielle aujourd’hui).

16/07/2020 - Toute reproduction interdite


Marouane Bouloudhnine
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De Emmanuel Razavi