La Tunisie, qui fut l’éclaireuse des printemps arabes, connaît depuis quelques jours une crise institutionnelle. Son président, Khaïs Saied, en plein bras de fer avec les islamistes d’Ennahdha, a gelé les activités du parlement pour trente jours, et s’est octroyé la gestion de l'exécutif.

Par Bouziane Ahmed Khodja

Voilà plus de dix ans que les Tunisiens battent le pavé à la recherche d´une démocratie réelle…Des Tunisiens de plus en plus mécontents de la hausse incessante du coût de la vie. D’un parlement qu´ils jugent « moribond », dénoncé d'une manière véhémente pour ses luttes idéologiques incessantes et tous les obstacles semés par les islamistes d' Ennahdha, le parti proche des Frères musulmans. « Nous en avons assez. Notre pays est au bord du gouffre et les islamistes qui se font passer pour des opposants, après avoir ruiné la Tunisie, réduisent á néant le peu d´espoir qui reste. Nous sommes sortis pour protester contre un gouvernement inefficace et une crise économique doublés d´une urgence sanitaire et d’une classe politique nombriliste, exclusive et violente », explique Lina, une activiste politique.

En critiquant haut et fort les maladresses permanentes et le manque de tact qui amènent leurs dirigeants à être sempiternellement à côté de la plaque, les Tunisiens ont obligé leur président, Kaïs Saïed, ex juriste spécialiste du droit constitutionnel, à opérer un coup de force et à déclarer, dimanche dernier en soirée : « Selon la Constitution, j'ai pris des décisions que nécessite la situation afin de sauver la Tunisie, l'État et le peuple tunisien » Avant d´ajouter : « Nous traversons les moments les plus délicats de l'histoire de la Tunisie ». Il ainsi gelé les activités du parlement pour trente jours et s’est attribué la gestion de l´exécutif.

Anticipant la réplique du parti islamiste Ennahdha qui allait fustiger « Un coup d´État contre le peuple tunisien et contre la révolution », le chef de l'État a assuré : « Ce n'est ni une suspension de la Constitution ni une sortie de la légitimité constitutionnelle, nous travaillons dans le cadre de la loi », en précisant que ces décisions seraient publiées sous forme de décret.

Rached El Ghanouchi, le chef d’Ennahdha, a riposté très vite en invitant ses soutiens à manifester devant le parlement où il a organisé un Sit-in VIP, assis dans sa luxueuse voiture noire.

Devant l’attitude cocasse du leader d´Ennahdha, les Tunisois sont venus par centaines afin de soutenir leur président et empêcher les islamistes de rentrer dans le bâtiment du parlement. Lina commente : « El Ghanouchi apparaît comme une tortue renversée sur le dos qui se débat sous le soleil brûlant et qui comprend que son heure est venue »

En Tunisie, ce retour en force d’attitudes revendicatives du peuple qu’on avait cru un moment oubliées, ne tombe pas de nulle part. Il est nourri par les inégalités et le sentiment de mépris que subissent les Tunisiens depuis 2011, quand leur révolution a été confisquée par les islamistes d´Ennahdha. Depuis lors, le peuple se sent menacé dans ses maigres acquis. Un peuple qui n´a pas assez pour vivre et qui subit une double crise - sanitaire et économique - qui a laminé même les plus résistants.

Le désormais ex-Chef du gouvernement Hichem Mechichi, a été dénoncé et accusé par les Tunisiens de mauvaise gestion des crises qui ont eu l´effet d´un tsunami sur le pays maghrébin. « Quand on n´est pas respecté dans ses propres droits, on ne peut plus supporter le mépris d´une classe politique qui ne nous écoute pas. Qu´ils dégagent tous ! » s´insurge ainsi Omar, porte-parole d´une ONG.

La Turquie condamne, le Maroc soutient, et l´Europe est en stand-by.

Le Maroc a très vite dépêché son ministre des Affaires étrangères, Nacer Bourita chez Kaies Sayed, pour une visite de soutien, lundi dernier. La Turquie, évidemment, n´a pas manqué d´appeler à revenir à la légitimité démocratique et de signifier son soutien à Ennahdha, l´avatar, du parti islamiste turc AKP dont le président Recep Tayyip Erdogan est le secrétaire général. L´Europe, qui ne sait plus quoi penser, a laissé Berlin avancer un appel de retour à la normalisation du fragile climat politique et à « revenir à l´ordre constitutionnel le plus rapidement possible ». Enfin, le reste des pays voisins attend les décisions du président Kaïs Saïed pour se prononcer.

Appel à manifester du 25 juillet : Un mystère

La question à laquelle les observateurs sont incapables de répondre pour le moment, c´est de savoir qui sont les auteurs des appels à manifester devant le parlement tunisien, le dimanche 25 juillet dernier, jour de la fête de la République. Postés sur Facebook par des groupes inconnus, ces appels invitaient les Tunisiens à réclamer le départ du Chef du gouvernement, la dissolution du parlement, le changement de la Constitution, l´instauration d´une période de transition sous la vigilance ou le contrôle de l´armée et le maintien du président Kaïs Saïed dans son poste. De quoi laisser perplexe. Un ex-ministre et actuel président d´un consortium privé s´avance à déchiffrer : « une action des services de sécurité intérieure tunisiens, avec la bénédiction du président lui-même et d´un pays ami. »

Que va-t-il se passer en Tunisie dans les jours à venir ?

Le Président devra désigner rapidement un nouveau chef du gouvernement de son choix, mais en gardant le contrôle de l´exécutif. Au palais de Carthage, on suggère quelques noms de technocrates capables de redresser la situation sociale, sanitaire et économique. S´ouvrira donc une courte période de transition lors de laquelle le président devra convoquer des élections législatives anticipées et lancer un référendum pour amender la Constitution.

Car la présidence et l´armée se sentent bien à l´étroit dans la réforme de cette Constitution de compromis de 2014. Une Constitution où le président, selon la formule d´un système parlementaire mixte, n´a que de peu de prérogatives, lesquelles se limitent á la diplomatie et la sécurité.

En faisant appel à l´article 80 (* 1) de la Constitution, le Chef de l´État s´est donc assuré, en premier, du soutien inconditionnel de l´armée et de tous les appareils sécuritaires. Et a ignoré volontairement quelques paramètres, telles que l´appréciation du contenu dudit article de la Constitution « En cas de péril imminent menaçant les institutions de la nation et la sécurité (…) » et les termes suivants : « (…) après consultation du Chef du gouvernement et du Président de l’Assemblée des représentants du peuple et après en avoir informé le président de la cour constitutionnelle. ».

Cerise sur le gâteau, Kaïs Saïed a décrété « la levée de l´immunité parlementaire de tous les députés ». Ce qui implique que bien des affaires risquent de sortir, suivies de poursuites judiciaires. « Dans ces conditions, Rached Ghanouchi, le leader du parti d´Ennahdha, devra s´exiler en Turquie ou se retrouver derrière les barreaux pour question sécuritaire », commente ironiquement l´ex-ministre. Reste à savoir ce que deviendra son mouvement.

(*1) Article 80 de la Constitution tunisienne : « En cas de péril imminent menaçant les institutions de la nation et la sécurité et l’indépendance du pays et entravant le fonctionnement régulier des pouvoirs publics, le Président de la République peut prendre les mesures nécessitées par cette situation exceptionnelle, après consultation du Chef du gouvernement et du Président de l’Assemblée des représentants du peuple et après en avoir informé le président de la cour constitutionnelle. Il annonce les mesures dans un communiqué au peuple.

Ces mesures doivent avoir pour objectif de garantir le retour dans les plus brefs délais à un fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Durant toute cette période, l’Assemblée des représentants du peuple est considérée en état de réunion permanente. Dans ce cas, le Président de la République ne peut dissoudre l’Assemblée des représentants du peuple et il ne peut être présenté de motion de censure contre le gouvernement.

Á tout moment, trente jours après l’entrée en vigueur de ces mesures, et à la demande du Président de l’Assemblée des représentants du peuple ou de trente membres de ladite Assemblée, la Cour constitutionnelle est saisie en vue de vérifier si la situation exceptionnelle persiste. La décision de la Cour est prononcée publiquement dans un délai ne dépassant pas quinze jours.

Ces mesures cessent d’avoir effet dès que prennent fin les circonstances qui les ont engendrées. Le Président de la République adresse un message au peuple à ce sujet. »

28/07/2021 - Toute reproduction interdite


Les partisans du président tunisien Kais Saied se rassemblent dans les rues après qu'il ait démis le gouvernement et gelé le parlement, à Tunis, le 25 juillet 2021.
© Zoubeir Souissi/Reuters
De Bouziane Ahmed Khodja