Société | 3 mai 2021

Tribune des généraux : Coup d’éclat ou coup d’État ?

De Guillaume Bigot
4 min

Dans leur tribune, les généraux n’ont fait qu’adresser un message aux Français : face à la situation actuelle, ils partagent les mêmes inquiétudes.

La chronique de Guillaume Bigot.

La tribune des généraux a encore creusé le fossé séparant deux France.

La première, majoritaire dans la population, soutient les officiers et la seconde, majoritaire au sein de la classe dirigeante, juge leur texte illégitime.

Les arguments du gouvernement pour sanctionner les auteurs de ce texte s’appuient sur un principe et repose sur un soupçon.

Le principe est celui posé par l’adage romain : cedant arma togae. Le militaire doit s’effacer devant la toge, c’est-à-dire, obéir au civil.

Le pouvoir militaire peut écraser toute opposition par les armes. Or, la politique, consistant à pacifier la prise de décision, doit être maintenue à l’abri de la contrainte. C’est pour cela que les légions ne pouvaient entrer dans Rome[1].

La libre délibération des affaires publiques ne saurait être influencée par les bruits de bottes. La réaction vigoureuse des autorités s’appuie aussi sur un soupçon.

Le soupçon porte sur une phrase ambigüe de la tribune des officiers, celle où ils indiquent que leurs camarades pourraient, un jour, être contraints d’intervenir dans les banlieues. Sur ordre de qui ?

Le soupçon porte aussi sur une coïncidence de dates. Valeurs Actuelles a publié la tribune le 21 avril 2021 soit 50 ans, jour pour jour, après le putsch d’Alger où des généraux félons tentèrent de renverser de Gaulle.

Certes, les rédacteurs de la tribune sont principalement des retraités. Certes, ils n’avaient aucune intention de s’emparer du pouvoir. Mais il est incontestable qu’ils ont voulu influencer le pouvoir politique et l’inciter à agir.

Or, à chaque fois que l’ordre public est menacé, des chefs militaires sortent du rang dans notre histoire. Pour le meilleur ou pour le pire.

Lors du 18 brumaire, Bonaparte a usé de l’intimidation pour se saisir du pouvoir. Il l’a fait car la patrie était en proie au chaos, simultanément attaquée de l’intérieur et de l’extérieur.

C’est ce même constat qui incitera Philippe Pétain à agir. Contrairement à Bonaparte, le vieux maréchal va respecter les formes et obtenir de la République qu’elle se saborde en bonne et due forme.

On dira que le général de Gaulle était déjà un politique lorsqu’il entra sur scène le 18 juin. C’était pourtant un secrétaire d’État désavoué, bientôt condamné à mort par son pays qui s’était envolé pour Londres. Et lorsqu’il est aux affaires en 1958, il a utilisé, lui aussi, la pression de l’armée qui a contenu l’émeute à Alger.

De ce bref survol, on peut tirer trois leçons pour éclairer ce qui se passe.

L’intervention de l’armée dans notre histoire n’est pas mauvaise en soi, elle a parfois eu pour effet de défendre ou de rétablir les principes républicains compromis par la faiblesse du pouvoir légal (ce fut le cas en 1799 ou en 1958).

Mais l’intention du pouvoir militaire est essentielle pour juger de la pertinence de son intervention : celle-ci est-elle destinée à rendre le pouvoir au peuple (ce qu’a fait de Gaulle, ce que Pétain n’a pas voulu faire) ? C’est la différence entre la dictature à la romaine (exception qui vise à restaurer la règle) et la tyrannie d’un caudillo (celle d’un Pinochet par exemple).

Un autre critère pour juger de la légitimité de cette intervention est la réalité de l’effondrement de l’ordre social. Si le pouvoir civil n’est plus obéi, s’il ne peut plus protéger la population, alors et alors seulement, le recours à l’armée peut s’avérer acceptable. On doit user d’un critère de proportionnalité pour trancher.

Ces généraux devraient être entendus.

On pourrait répondre aux rédacteurs galonnés de la lettre que l’on n’en est pas au point où l’on ramasse les cadavres dans les fameux quartiers de reconquête républicaine.

Mais ce principe de proportionnalité doit aussi être opposé à Mme Parly : les rédacteurs de la tribune n’ont pas appelé à prendre les armes, encore moins à renverser la République, ils se sont même exprimés au nom de ses principes. Que les officiers d’active soient sanctionnés, sur le principe oui, mais à la hauteur de leur faute, c’est-à-dire, de manière symbolique. Même si les officiers qui se sont exprimés dans cette tribune ne sont pas les couteaux les plus affûtés du tiroir, leur texte est infiniment moins dangereux pour la démocratie que les maux qu’ils dénoncent.

Finalement, ces braves ont voulu adresser le message suivant aux Français : nous estimons la situation suffisamment grave pour sortir de notre réserve et vous dire que nous partageons votre inquiétude. Le meilleur service que nous pourrions rendre à la démocratie serait de les entendre.

[1] C’est l’origine de l’expression : franchir le Rubicon, ce qui fit César en traversant la rivière avec ses hommes pour s’emparer du pouvoir.

03/05/2021 - Toute reproduction interdite


La ministre française de la Défense, Florence Parly, et le chef d'état-major des armées, le général François Lecointre, près de l'École militaire, à Paris, le 7 février 2020.
© Francois Mori/Pool via Reuters
De Guillaume Bigot

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