Culture | 10 juin 2021
2021-6-10

Très chère Samaritaine !

De Stéphanie Cabanne
4 min

La Samaritaine était un de ces lieux chers aux Parisiens. Depuis son ouverture en 1870, elle a brassé pendant 135 ans des générations de flâneurs et d’acheteurs. Sa fermeture en 2005 a marqué le début d’une période de procédures et de polémiques qui a duré 16 ans. La réouverture - reculée d’un an à cause de la crise sanitaire - aura finalement lieu le 19 juin. L’occasion de rappeler une aventure singulière et de découvrir à quoi va ressembler la nouvelle Samaritaine.

Par Stéphanie Cabanne

L’histoire de ce qui fut longtemps le plus grand magasin de Paris s’inscrit dans celle d’un quartier, au cœur de la capitale, entre Seine et Halles, à deux pas de Beaubourg et de la Bourse de commerce. À l’origine, son fondateur Ernest Cognac était camelot sur le Pont-Neuf. Il vendait ses tissus dans la corbeille où se dressait autrefois la fameuse pompe de la Samaritaine. Construite en 1605 à la demande d’Henri IV pour alimenter en eau les palais du Louvre et des Tuileries, celle-ci devait son nom aux sculptures ornant sa façade : Jésus et la Samaritaine lors de leur rencontre au puits de Jacob.

Le jeune marchand, que l’on surnommait le « Napoléon du déballage », obtint en 1870 une salle annexe à un café situé juste en face, sur la rive droite. Il y installa un commerce auquel il donna l’enseigne de Samaritaine qui connut en peu de temps un succès fulgurant. Avec son épouse Marie-Louise Jay, ancienne vendeuse du Bon Marché, ils rachetèrent progressivement 4 bâtiments alentour et ils chargèrent l’architecte de l’Art nouveau Frantz Jourdain de reconstruire ou d’aménager les lieux.

Au tournant du siècle, alors que le chiffre d’affaires dépassait les 40 millions de francs, la Samaritaine prit des allures de « cathédrale du commerce ». De sa charpente métallique de 750 m2 une lumière diffuse s’écoulait du 5e étage et traversait les sols en dalles de verre pour arriver jusqu’au rez-de-chaussée. À une époque où les performances de l’électricité étaient encore modestes, la lumière de la rue pénétrait également par les immenses vitrines transparentes. Spectaculaire avec ses escaliers monumentaux et ses fresques aux couleurs vives, la Samaritaine fit partie des grands magasins qui inspirèrent à Émile Zola « Au Bonheur des dames » en 1882.

Les méthodes commerciales modernes - prix unique, division en rayons, possibilité d’essayer et d’échanger les produits, usage de la publicité -, y furent mises en application tout comme au Bon marché et aux Grands magasins du Louvre. Cette révolution, pressentie 40 ans plus tôt par Balzac dans « César Biroteau », était aussi celle de la société tout entière, celle du Second Empire, du Paris haussmannien et de la grande bourgeoisie enrichie par l’industrie et la spéculation boursière. C’est bien le pouvoir de l’argent que voulut décrire Zola, cette « machine qui se procrée elle-même selon un système d’autoproduction à l’infini ».

Au cœur des polémiques

Après le dernier âge d’or des années 60 s’amorça un lent et inéluctable déclin qui aboutit au rachat de la Samaritaine par LVMH en 2001.

En 2005, la Préfecture ordonna sa fermeture pour raisons de sécurité. Des désaccords ont alors vu le jour entre le groupe de Bernard Arnault, désireux d’engager d’ambitieux travaux pour faire entrer la Samaritaine dans le quarteron des concept-stores de luxe, et les associations de défense du patrimoine qui redoutèrent la mise en danger des bâtiments anciens. Jean-Jacques Guiony, directeur financier de LVMH, argua que la Samaritaine avait toujours été « contemporaine à chaque époque, à la pointe de son temps ». Les opposants au nouveau projet obtinrent en 2013 l’annulation du permis de construire - lequel prévoyait la destruction de 2 bâtiments du XVIIe siècle et le remplacement de la façade sur la rue de Rivoli (1852) par une version moderne -, avant que celui-ci se fût finalement validé par le Conseil d’État.

Côté Rivoli, la nouvelle façade est à présent achevée. Elle a été conçue par l’agence d’architecture japonaise Sanaa comme une enveloppe de 434 panneaux de verre ondulant de façon irrégulière. Ses louangeurs y perçoivent le « rythme de l’architecture haussmannienne » et un minimalisme chargé de poésie ; les réfractaires lui dénient toute cohérence avec le style du quartier et n’ont pas hésité à le qualifier d’effroyable « rideau de douche ».

Côté Seine, le bâtiment Art nouveau a conservé ses nombreux ornements : enseignes en fer forgé, mosaïques, lettres dorées à la feuille... Tous ont été restaurés par des artisans français, en particulier les 42 m2 de panneaux de lave émaillés qui ont reçu les soins d’une des dernières émailleuses en activité, Maria Da Costa. La couleur de la façade en 1932 - date de l’achèvement du dernier bâtiment - fut retrouvée parmi les 11 couches de peinture successives et put ainsi être restituée : un gris vert qui tranche avec les jaunes et les ors flamboyants des parties décoratives.

À l’intérieur, l’époustouflante fresque des paons qui court sous la verrière sur une surface de 400 m2 a retrouvé elle aussi ses couleurs. Elle surplombera bientôt un palace de 72 chambres, 4 restaurants et un magasin dont la taille a été réduite d’un-tiers par rapport au précédent. Devenue « le plus petit des grands magasins », la Samaritaine déclinera des produits français haut de gamme principalement destinés à la clientèle touristique.

Le projet affichait ses vertus. La nouvelle Samaritaine compte une crèche et les logements sociaux. Ses travaux, d’un coût de 750 millions d’euros, ont permis la restauration des bâtiments. Mais dans ce nouveau spot du luxe parisien, que restera-t-il de l’âme de la Samaritaine ? Les Parisiens se souviennent qu’on y allait de génération en génération et qu’on y trouvait tout, c’est vrai, des clous, des collants, les dernières créations de la mode et même une animalerie. On y humait l’air du temps, un je ne sais quoi sans doute disparu. L’heure est à la mondialisation, et à la nostalgie.

10/06/2021 - Toute reproduction interdite


Le grand magasin la Samaritaine le 10 juin 2005.
© Mal Langson/Reuters
De Stéphanie Cabanne