Société | 7 juin 2020

Tocqueville à Minneapolis

De Guillaume Bigot
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Pour comprendre ce qui se passe Outre-Atlantique, il faut relire La Démocratie en Amérique. La plume ou plutôt le scalpel d’Alexis de Tocqueville, autopsiant les relations entre noirs et blancs dans l’Amérique du milieu du XIX me siècle se révèle très éclairant(e)s pour comprendre ce qui s’est joué à Minneapolis.

                                                                                  La chronique de Guillaume Bigot

L’élection de Barack Obama permettait d’espérer que cette nation, aux valeurs proches de la nôtre, avait fini par réaliser la prophétie du révérend Luther King : « un jour, les descendants d’esclaves et les descendants des maîtres s’assiéront ensemble à la grande table de la fraternité. »

Les lynchages et les pillages ayant suivis le meurtre de Floyd rappellent, au contraire, celle de Tocqueville[1] : « Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l’avenir des États-Unis naît de la présence des noirs sur leur sol. Lorsqu’on cherche la cause des embarras présents et des dangers futurs de l’Union, on arrive presque toujours à ce premier fait, de quelque point qu’on parte. »

Au milieu du XIX e, cet aristocrate français visite un pays encore agricole, dont le Nord est anti-esclavagiste et le Sud pratique la traite des esclaves. Il en ramène sa célèbre Démocratie en Amérique qui contient une vision assez sombre des relations inter-raciales dans la patrie de Washington : » Ceux qui espèrent que les Européens se confondront un jour avec les noirs me paraissent donc caresser une chimère. Ma raison ne me porte point à le croire, et je ne vois rien qui me l’indique dans les faits ».

Pourquoi un tel fatalisme ?  Celui que l’on décrit souvent comme le père de la sociologie explique : « Le christianisme avait détruit la servitude ; les chrétiens du seizième siècle l’ont rétablie ; ils ne l’ont jamais admise cependant que comme une exception dans leur système social, et ils ont pris soin de la restreindre à une seule des races humaines. Ils ont ainsi fait à l’humanité une blessure moins large, mais infiniment plus difficile à guérir. » Dans l’antiquité, par exemple, l'esclavage concernait toutes les races. Une fois affranchis, plus rien ne distinguait les anciens esclaves de leurs maîtres.

Pendant son périple, l’écrivain voyageur sillonne la rivière Ohio « entre les rives de la servitude et de la liberté ». Sur la berge orientale, l’État éponyme est abolitionniste. Sur la rive occidentale, au Kentucky, l’esclavage est légal.  Là où noirs et blancs sont inégaux par la loi, ils éprouvent de la sympathie les uns pour les autres. En tous cas, maîtres et esclaves vivent ensemble et se comprennent. Les unions sont interdites mais des enfants naissent parfois. Dans l’Ohio, l’égalité est proclamée. Les mariages interraciaux sont autorisés mais les descendants d’Africains et d’Européens s’évitent soigneusement et ne s’unissent jamais. Cruel paradoxe décrit par l’auteur de L’Ancien régime et la Révolution ; « Dans la portion de l’Union où les nègres ne sont plus esclaves, se sont-ils rapprochés des blancs ? Tout homme qui a habité les États-Unis aura remarqué qu’un effet contraire s’était produit. »

C’es ce paradoxe repéré par Tocqueville qui explique que là où l’esclavage a perduré longtemps, noirs et blancs aient fini par se mélanger. Ce fut le cas au Brésil, par exemple, où l’esclavage ne fut aboli qu’en 1888, même si le catholicisme a pu aussi jouer un rôle assimilateur.

Tocqueville prévoit que l’abolition ne tardera plus à gagner tout le territoire de l’Union américaine mais qu’en conséquence, les relations entre blancs et noirs vont s’envenimer : « Jusqu’ici, partout où les blancs ont été les plus puissants, ils ont tenu les nègres dans l’avilissement ou dans l’esclavage. Partout où les nègres ont été les plus forts, ils ont détruit les blancs ; c’est le seul compte qui se soit jamais ouvert entre les deux races. »

Si l’abolition tend à isoler les deux races chez les yankees, c’est qu’il existe, chez l’être humain, une tendance naturelle à maintenir des différences bien après qu’elles aient disparues. L’aristocrate en sait quelque chose qui écrit, moins d’un siècle après l’abolition des privilèges : « Pour moi, quand je considère avec quelle peine les corps aristocratiques, de quelque nature qu’ils soient, arrivent à se fondre dans la masse du peuple, et le soin extrême qu’ils prennent de conserver pendant des siècles les barrières idéales qui les en séparent, je désespère de voir disparaître une aristocratie fondée sur des signes visibles et impérissables. »

Revenons aux USA de 2020. Au-delà du racisme criminel de certains policiers et de certains émeutiers, on perçoit l’effet de stigmates qui, pour être imaginaires, n’en sont pas moins efficaces.

Il y a quelque chose qui ressemble à une fatalité dans le regard méprisant ou distancié des blancs mais aussi dans l’intériorisation d’un complexe d’infériorité et dans l’expression du ressentiment chez les noirs américains. Comme les enfants battus qui battent à leur tour, descendants d’esclavagistes et d’esclaves reproduisent des schémas hérités du passé. Ce n’est pas la fatalité de la race, c’est celle du préjugé inconsciemment hérité.  Ce sont les Rougon-Macquarts à Minneapolis.

Voilà qui pourrait expliquer que les afro-américains qui ne représentent que 17 % de la population du pays forment près de 37 % des prisonniers outre-Atlantique.

Une étude, citée par Hillary Clinton, affirmait même qu’un noir américain, né en 2001, avait une chance sur trois d’être emprisonné au cours de sa vie contre une chance sur six pour un hispanique et une sur dix-sept pour un blanc. Un noir américain à deux fois et demie plus de chances de mourir aux mains de la police que son compatriote blanc.

La pauvreté de départ n'est donc pas le facteur, pas plus que la pigmentation de l’épiderme. Le préjugé hérité de l'histoire est le facteur explicatif de ces différences de destin aussi choquante que surprenante.

J’ai compris le poids écrasant de ce déterminisme historique, en engageant la conservation avec un chauffeur de taxi malien à Manhattan. Nous étions tous deux ravis de parler la même langue. Tout en slalomant entre les autres yellow-cabs, il me dit, dans un français mêlant l’accent de Bamako et celui du Bronx : « tu vois cousin, ces blacks sont vraiment des abrutis-là ! » et ce francophone de dresser un réquisitoire accablant de ce qui, selon lui, constituait les tares de ses frères de couleur américains.

Barack Obama est certes arrivé à la Maison Blanche (sic) mais c’est le fils d’une américaine WASP (il a expliqué que sa grand-mère était raciste) et d’un kenyan, pas du tout le descendant d’un noir américain.

Comment les Américains peuvent-ils s’en défaire ?

Un autre grand écrivain politique français nous l’enseigne dans sa célèbre conférence : Une nation, c'est un plaidoyer de tous les jours. Et Ernest Renan d’ajouter : c'est aussi beaucoup de souffrances oubliées en commun.

Le martyr de Floyd aura peut-être fait progresser l’Amérique sur la voie de la conjuration raciale. Sa dernière compagne est blanche tandis que la femme du chef de la police de New-York est noire. Le pire n’est jamais certain. Même aux États-Unis.

 

Guillaume Bigot, chroniqueur C News et politologue prépare son huitième essai aux éditions Plon : Populophobie, pourquoi il faut remplacer la classe dirigeante française.

 @Guillaume_Bigot

 

08/06/2020 - Toute reproduction interdite

 

 


[1] de la Démocratie en Amérique, tome 2, 1840.


Des personnes en deuil passent devant le cercueil de George Floyd, à l'église Fountain of Praise à Houston, États-Unis, 8 juin 2020
David J. Phillip/Pool via Reuters
De Guillaume Bigot

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