Emmanuel Macron s’est rendu dans les Hauts-de-France à l’occasion du 400ème anniversaire de la naissance de Jean de La Fontaine, en compagnie de Fabrice Luchini.  Le président de la République veut faire de la lecture "une grande cause nationale" et ne pouvait pas faire de meilleur choix. L’acteur, connu pour son amour de la littérature française, s’est prêté au jeu à cœur joie. Le 24 janvier dernier, lors de la 22ème Journée du Livre d’Économie,  Bruno Le Maire, a tenu à rappeler à quel point la lecture était essentielle : « Arrachez-vous aux écrans, lisez ! », exhortait-il. Nos dirigeants remettent donc la lecture au goût du jour. 

Par Marie Corcelle

Les Français lisent moins, notamment à cause d’un manque de temps : c’est ce qu’illustre dans son dernier rapport de 2019 le Conseil National du Livre (CNL).
Pour Caroline Bongrand, auteur et scénariste, cela est lié à l’époque dans laquelle nous vivons : « Tout est proposé de façon rapide et accélérée. Nous sommes happés par un rythme de vie frénétique, et nous ne parvenons plus à nous poser. Hors, la lecture est un autre rapport au temps, elle permet une réappropriation du temps long ».
Si le temps libre est une des explications, les nouvelles technologies sont bien plus responsables. « Les écrans vous dévorent, la lecture vous nourrit », martelait dans son discours le ministre de l’Économie. Dire que les gens lisent beaucoup moins revient à enfoncer une porte ouverte : plutôt que d’ouvrir un livre, nous avons tendance à faire défiler constamment les fils d’actualité de Facebook ou d’Instagram. Notre cerveau est occupé par des contenus multimédias en permanence. Les réseaux sociaux sont de véritables échappatoires, et c’est encore plus vrai pendant cette période de pandémie. Dans une société dominée par l’angoisse, où il est impossible de se projeter, les gens se jettent à corps perdu dans le virtuel. Si internet est devenu la première source d’information des individus, elle n’est pas bénéfique, explique Chantal Horellou-Lafarge, chercheuse en sociologie au CNRS et co-auteur de "Sociologie de la lecture" ( Editions La Découverte, 2016) : « Les gens assimilent beaucoup moins bien en lisant sur un écran que dans un livre. On se perd avec les écrans, mais on gagne en vitesse. Les gens sont pressés, ils ne lisent que des extraits et non plus un contenu intégral, ce qui aboutit à une approche fragmentée des choses sans vue d’ensemble ou globale ». Les plus jeunes sont les principales victimes de cette addiction aux nouvelles technologies et sont les premiers à délaisser les livres. Chantal Horellou-Lafarge insiste : « La lecture est une activité qui commence très tôt et qui se transmet par l’exemple. Qu’est-ce qui donne aux enfants envie de lire ? C’est de voir les autres le faire ! Ils sont influencés s’ils voient leurs proches lire ou non ».

Un rapport à soi et aux autres

Selon Voltaire, "La lecture agrandit l'âme". Lire octroierait ainsi une ouverture d’esprit et une compréhension des mécanismes et des comportements d’autrui. C’est ce que soutient Caroline Bongrand : « Une personne qui lit développe une acuité de la nature et des rapports humains. Dans les livres, tout est raconté : les grands élans, les trahisons, les destins romanesques, les histoires d’amour... Celui qui lit développe un surplus d’âme. Je ne crois pas que cela rende les gens meilleurs, mais cela les rend plus profonds en leur ouvrant des horizons. La lecture est un temps pour soi qui nous enrichit ».
Si la lecture est souvent perçue comme une activité solitaire silencieuse et si l'on a tendance à concevoir les lecteurs comme des individus isolés et en retrait, la vérité serait toute autre. Dans une étude de 2017 conduite par des sociologues à la Kingston University au Royaume-Uni, intitulée "Relationships between Fiction Media, Genre, and Empathic Abilities", le constat est le suivant : les lecteurs assidus sont bien plus empathiques et entretiennent de meilleures relations sociales avec autrui. Cela, Emmanuel Macron l’a bien compris : lors de l’annonce de faire de la lecture une grande cause nationale, l’Elysée a insisté sur son effet bénéfique, puisqu’elle permet de « développer la capacité d’émancipation, de se relier aux autres et de créer une communauté nationale à travers des valeurs communes ».

Un plaisir volontaire

Lire doit être une décision libre et consciente : nous devons choisir un format, un ouvrage et son auteur, et décider de lire par nous-même. Pourquoi ? Car imposer la lecture est contre-productif, affirme Claude Poissenot, enseignant et sociologue à l’IUT de Nancy-Charlemagne : « Même s’il a raison sur le fond, il y a un problème structurel dans l’argumentaire de Bruno Le Maire, qui est l’usage de l’impératif. Aujourd’hui, les individus veulent revendiquer leur autonomie, et celle-ci est contradictoire à une soumission. On ne peut donc pas transmettre la lecture comme un ordre. C’est une pratique et une appropriation personnelle, et elle ne peut pas l’être si on la reçoit telle un commandement ». Chantal Horellou-Lafarge va dans le même sens : « Les enfants sont bien plus lecteurs que lorsqu’ ils arrivent à la fin du collège ou du lycée, où on leur impose des textes qui les ennuient. La lecture perd alors sa fonction de plaisir, puisqu’elle devient un devoir. On ne peut pas l’imposer ».

Quand on observe que les Français lisent bien moins qu’avant, et que l’on sait que la France compte 2,5 millions d’illétrés, il est louable que la lecture se voit attribuer le label gouvernemental de grande cause nationale. Afin de favoriser cette pratique, de nombreuses aides financières seront versées aux bibliothèques et librairies, et des initiatives seront mises en place, comme l’extension du Pass Culture aux collégiens et aux lycéens.

18/06/2021 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron écoute Fabrice Luchini réciter une fable du poète français Jean De La Fontaine à Château Thierry, le 17 juin 2021.
© Pascal Rossignol/Reuters
De Fild Fildmedia