Après des mois de fermeture pour cause de pandémie, les salles de cinéma ont rouvert le 19 mai 2021. Jauges réduites d’abord puis sans restriction autre que le pass sanitaire. Les Français constituaient avant le début de la pandémie l’un des publics les plus importants d’Europe avec en moyenne 200 millions de spectateurs par an. Après un premier temps d’euphorie, les cinéphiles sont toutefois moins nombreux qu’auparavant dans les salles, et certains films ont moins souffert que d’autres.  Cette période étrange démontre-t-elle  que la fréquentation en salle témoigne d’une réalité sociétale différente de celle qui est médiatiquement relayée ?

La chronique de Lionel Lacour

Le 17 juillet 2021, Spike Lee remettait la Palme d’Or à Julia Ducournau pour Titane. Film « inclusif » selon les propres mots de la réalisatrice, réhabilitant les « monstres », il avait tout pour séduire son public à sa sortie en salles le 14 juillet, une semaine avant la sortie de Kaamelott, premier volet d’Alexandre Astier, un film aux antipodes en termes d’esthétique, mais visant des cibles d’âge sensiblement équivalentes. Pourtant, leurs résultats en salle vont diverger nettement. Quand le film du réalisateur lyonnais a atteint plus de 2,6 millions de spectateurs, celui primé à Cannes a juste dépassé les 300 000 entrées. Le producteur de Titane, Jean-Christophe Reymond, a incriminé le pass sanitaire comme cause de ce relatif échec, d’autant que la dernière palme d’or, Parasite, avait attiré plus de 1,7 million de spectateurs bien qu’étant un film coréen. Pour Kaamelott, les 2,6 millions d’entrées ne sont pas à la hauteur de ceux espérés au regard de la popularité de la série dont est issu le film, du fait d’un accueil mitigé de la part de la presse comme des spectateurs. Il se classe malgré tout en 3e position du box-office français. Comment alors expliquer cette distorsion de résultats ? Quels sont, par comparaison, les résultats des autres films français à succès depuis mai 2021 ? Avec Adieu les cons (environ 2 millions), Bac Nord (2,2), OSS 117, alerte rouge en Afrique noire (1,6) et plus récemment Eiffel et Boîte noire avec plus d’un million de spectateurs chacun, s’ajoute Illusions perdues, de Xavier Giannoli, sorti le 20 octobre, et qui dépasse déjà le demi-million d’entrées. Les premiers cités ont été exploités à la même période que le film de Julia Ducournau et bien sûr, d’autres films de qualité ont connu des succès moindres. Le film Présidents d’Anne Fontaine dépasse juste les 400 000 entrées malgré Jean Dujardin dans le rôle d’un Nicolas Sarkozy qui ne dit pas son nom. Le film Délicieux d’Eric Besnard, avec Grégory Gadebois et Isabelle Carré, atteint les 342 000 spectateurs, soit plus que la palme d’or. Mais Titane fait plus que Profession du père de Jean-Pierre Améris, avec Benoît Poelvoorde, dont l’adaptation du livre de Sorj Chalandon évoquant un père mythomane et maltraitant subit un échec retentissant avec 40 000 spectateurs, s’expliquant à la fois par une affiche trompeuse laissant croire à une comédie familiale et par une date de sortie hasardeuse.

Un changement de la sociologie du public

Ainsi, si les conditions de reprises ont aussi été contraintes, avec une jauge réduite d’abord, avec le pass sanitaire ensuite, cela n’a pas empêché certains films d’attirer un public nombreux. C’est d’autant plus méritoire que la sociologie du public français a particulièrement évolué ces dernières années. Pendant des décennies, les succès en salles se faisaient grâce aux moins de 35 ans. Or, la tendance a changé et le public « senior » constitue désormais celui qui fait les succès des films d’art et d’essai. « Les salles de cinéma cherchent désespérément leur public cinéphile » titraient Clarisse Fabre et Nicole Vulser dans Le Monde du 2 octobre. Et de remarquer la désaffection de ceux qui constituent le socle du cinéma d’auteur, avec une baisse globale de spectateurs entre 20 et 30% par rapport à 2019. En plus des contraintes dans les salles, les deux journalistes évoquent aussi l’habitude prise pendant le confinement de regarder des films sur les plateformes comme Netflix ou Amazon. Si cet argument n’est pas à négliger, il n’explique pas pour autant l’insuccès de Titane, et ce fameux socle de spectateurs « seniors » n’était certainement pas la cible du film.

Quel profil se dégage alors des films qui constituent des succès ? « Bac Nord », qualifié de fasciste par la presse de gauche, survaloriserait la police et pointerait les immigrés comme cause de tous les maux de la société, quand Cyril Jimenez filme une police rendue impuissante par les autorités pour combattre la criminalité qui gangrène les quartiers. « Boîte noire », dans un genre différent, remet également en cause des institutions censées protéger les citoyens, mais leur mentant pour cacher leurs compromissions. Albert Dupontel reprend ces critiques dans « Adieu les cons » sur un mode « anar ». Mais il est aussi dans le registre de « Kaamelott ». Celui-ci, bien que critiqué pour sa misogynie par cette même presse progressiste, s’inscrit dans la culture populaire, jouant sur les mots d’auteur et faisant du héros un homme providentiel, deux passions françaises ! Et le dernier « OSS 117 » offre une autre possibilité de dénoncer les travers français avec un personnage auquel ils sont désormais attachés et dont ils savent que ses défauts sont aussi les leurs. Quant à « Eiffel » ou « Illusions perdues », ils renvoient à un cinéma et à une culture esthétique plus classiques, s’appuyant sur un certain génie français, celui du XIXe siècle, qui inspirait au-delà des frontières du pays.

Ces films offrent aux spectateurs une certaine vision de la société française fondée sur une histoire, une culture, un certain rapport aux pouvoirs et une capacité à rire de ses contradictions. Certains peuvent y voir une nostalgie, un « c’était mieux avant », une fierté surannée d’être français qui se cachent derrière Eiffel, Balzac, voire Arthur ou OSS 117. Parfois même le prolongement des films de Bebel des années 80 qui dénonçaient déjà corruption des institutions et l'impuissance des policiers que l'on retrouve dans « Bac Nord » ou « Boîte noire ». Forcément, tous ces films sont l’exact contraire de « Titane », qui derrière la relation sexuelle de l’héroïne avec une voiture, vient proposer une société plus déstructurée et refusant les codes traditionnels.

Que déduire alors des résultats au box-office ? Depuis 1947, Siegfried Kracauer et son « De Caligari à Hitler, une histoire psychologique du cinéma allemand » nous ont appris que les films sont chargés des grandes lignes des aspirations sociétales des spectateurs. Or, l’insuccès de « Titane » comparé aux autres films interroge sur cette représentation de la société. « Titane » n’aurait pas attiré les spectateurs censés être sensibles aux thématiques défendues par la réalisatrice : thématiques qu’affectionnerait tant cette jeunesse (auto)qualifiée de « woke ». Cet insuccès, malgré la notoriété acquise par la Palme d’or, relèverait selon le producteur du film d’une cause exogène, celle de l’obligation du pass sanitaire pour accéder aux salles. Mais cette analyse part du principe que l’exploitation de « Titane » serait en deçà de ce qui était attendu, car ses spectateurs putatifs ne sont pas venus ou n’ont pas pu venir, préférant regarder des films ou séries sur des plateformes à la demande. Pourtant, ce sont les spectateurs de moins de 35 ans, soit ceux qui correspondent à la cible de « Titane », qui se sont majoritairement rendus dans les salles de cinéma depuis la réouverture. De plus, si le public jeune n’est pas allé voir « Titane », il est allé voir d’autres films français. Dès lors, les résultats de « Titane » en salles ne devraient pas être analysés comme un échec mais plutôt comme le reflet de la proportion réelle de spectateurs adhérant aux thématiques de fluidité de genre, d’inclusion et autres sujets woke. Ce qui amènerait alors à la conclusion que cette jeunesse est finalement moins nombreuse qu’imaginée ou que médiatisée. La promotion importante accompagnée du succès cannois n’y ont rien fait. Et statistiquement, il n’est pas plus vraisemblable que cette jeunesse aille davantage sur les plateformes de streaming que celle étant allée voir « Kaamelott » ou « Bac Nord ».

Ainsi, les succès des films au cinéma peuvent s’expliquer, entre autres, par leurs thématiques, leurs sujets, recoupant souvent les sondages sociétaux. Et de la même manière que les indicateurs de la progression du COVID pouvaient se trouver dans l’analyse des eaux usées avant la montée des cas de malades en réanimation, les indicateurs des aspirations sociétales des citoyens se cachent aussi dans les billets de cinéma qu’ils achètent, quand ceux-là ne se croient que spectateurs.

16/11/2021 - Toute reproduction interdite

De Lionel Lacour