Depuis sa défaite lors du dernier conflit au Haut-Karabagh en 2020, l'Arménie attise la haine et la convoitise des États voisins. Tigrane Yégavian, chercheur au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), et membre du comité de rédaction de la revue Conflits, publie
Géopolitique de l’Arménie ( Ed. Bibliomonde, 2022). Un ouvrage de référence pour comprendre le dessous des cartes. 

Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Qu’appelez-vous la dualité arménienne et quelles en sont les conséquences ?

Tigrane Yégavian : Le peuple arménien est profondément marqué par sa langue, il possède son propre caractère national, son génie artistique, sa profondeur civilisationnelle, et est très lié à la chrétienté. Tous ces éléments en font l’un des rares peuples issus de l’Antiquité qui peut se targuer d’une histoire pluri millénaire, à l’instar des Grecs, des Juifs, des Iraniens, des Indiens et des Chinois. Mais cette population est divisée par une fracture géopolitique qui remonte à cette même Antiquité, parce que son territoire est au carrefour de différents empires rivaux : Parthe et Romain, Perse et Byzantin, Ottoman et Russe. Cette fracture explique la dualité entre, d'un côté les Arméniens de culture russe issus du Caucase, qui parlent une variante de l’arménien moderne - ou arménien oriental -, et de l’autre les Arméniens occidentaux de l’Empire ottoman. Ces derniers étaient naguère majoritaires, mais ils furent décimés par le génocide de 1915, et ses survivants se sont dispersés au gré de la diaspora. Les conséquences de cette dualité profonde entre « Arméniens occidentaux » et « Arméniens orientaux » a été vécue comme un handicap lors de la proclamation de la République d’Arménie indépendante en 1991. Pour autant, les Arméniens ont su faire preuve de solidarité face aux épreuves, que ce soit au moment du terrible tremblement de terre de 1988, ou bien pendant la première et la seconde guerre du Karabagh.


Fild : Quelle est l’étendue de la diaspora arménienne et ses caractéristiques ?

Tigrane Yégavian : Actuellement, deux Arméniens sur trois vivent en diaspora. Le mouvement débute au Moyen-Âge, à l’époque où les persécutions turco-mongoles obligent les Arméniens à s’exiler en Europe Orientale : en Crimée, dans les Balkans, en Pologne... D’autres communautés ont prospéré en Perse, jusqu’en Asie. Aujourd’hui, cette population se répartit en deux groupes majeurs : il y a d'un côté la diaspora dite « traditionnelle », engendrée dans la douleur par le génocide de 1915, et dont le premier marqueur identitaire est la mémoire lancinante de cet événement traumatique, le combat pour la justice et les réparations. Et il y a par ailleurs la diaspora plus récente, issue de notamment de l’Arménie indépendante, qui entretient un rapport différent à la cause arménienne. Dans l'ensemble, tous les Arméniens qui se rattachent à cette diaspora représentent entre 6 et 7 millions de personnes environ, principalement réparties en Russie, aux États-Unis, puis en France, où la communauté est la plus politisée. L’ancien pôle historique du Moyen Orient, regroupé autour de la Syrie et du Liban, est en voie d’extinction.


Fild : L’Arménie est actuellement entourée d’ennemis. Qui sont ses alliés en mesure de la soutenir et d’assurer sa sécurité ?

Tigrane Yégavian : L’Arménie est même entourée d’ennemis mortels ! Avec l’Azerbaïdjan à l’ouest et au sud-est, via son exclave du Nakhitchevan, la Turquie à l’ouest, et sans oublier les quelque 20 millions d’Azéris peuplant l’Iran du nord… Sans l’alliance avec la Fédération de Russie, qui dispose d’une base importante en Arménie, et qui assure la protection de la frontière avec la Turquie, l’Arménie est condamnée. Moscou considère Erevan comme un vassal et le traite comme tel, tout au plus un poste avancé dans son pré carré. À l’heure actuelle, l’Arménie n’a pas les moyens de desserrer l’étau russe, car à la dépendance stratégique s’ajoutent une dépendance énergétique et économique. L’Arménie, qui fait partie de l’OCTS (1), ne peut néanmoins compter sur la solidarité de ses États membres, comme on l’a vu au printemps dernier lorsqu’une partie de son territoire a été envahie par l’armée azerbaïdjanaise. Si les Occidentaux ne soutiennent pas militairement l’Arménie, cette dernière a tout intérêt à se rapprocher des pays qui partagent un agenda commun, à l’instar de l’Inde, en froid avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, qui sont des alliés géostratégiques du Pakistan.

« Les Azéris poursuivent une politique d’anéantissement »


Fild : Quelles sont les conséquences de la défaite arménienne après le récent conflit au Haut-Karabagh ?

Tigrane Yégavian : Territorialement, la république de l’Artsakh (ex Haut-Karabagh), non reconnue d’un point de vue international, s’est retrouvée amputée de 75% de son territoire. Réduite à la portion congrue, cette république autoproclamée est devenue un « protectorat russe » de facto. Sans la présence des 2000 soldats russes de maintien de la paix, sa population est directement menacée d’extermination par les forces turco-azerbaïdjanaises qui estiment ne pas avoir atteint leur objectif final, à savoir la capitulation totale des Arméniens. Sur le plan politique, l’Arménie a perdu son statut de garant de l’intégrité de l’Artsakh et la défaite militaire a engendré une profonde crise politique et morale dont nous ne sommes hélas pas encore sortis.


Fild : Des accords avec la Turquie ou l’Azerbaïdjan sont-ils envisageables ?

Tigrane Yégavian : Les Azéris poursuivent une politique d’anéantissement de la présence arménienne en Artsakh, qui vise aussi à l’annexion de territoires ultra-stratégiques en Arménie, dont la bande montagneuse du Siunik, qui constitue un verrou à l’axe panturquiste car sépare l’Azerbaïdjan de la Turquie. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2020, Ankara et Bakou exercent une pression très forte pour obtenir une voie de communication, un corridor souverain sur ce territoire. L’Azerbaïdjan poursuit une politique d’ethnocide contre toute trace de la présence arménienne au Karabagh (cimetières, églises, cathédrale...) ; elle a fait du racisme anti-arménien - et de la déshumanisation des Arméniens en général - un récit national fédérateur ; suffisant en tout cas pour détourner les regards sur les dérives autoritaires d’un régime dictatorial qui a canalisé les fruits de la rente pétro-gazière à son profit. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la virulence raciste des manuels scolaires azéris pour en avoir le cœur net ; sans oublier le macabre parc des trophées inauguré par Bakou dans la foulée de la guerre.


Fild : Qu’attend l’Arménie de l’Europe ?

Tigrane Yégavian : L’Europe est faible et divisée. La crise ukrainienne va provoquer un rapprochement avec l’Azerbaïdjan, grand exportateur de gaz, afin de pallier une crise énergétique éventuelle. Dans cette optique, le Royaume Uni a adopté une politique turcophile fidèle, vieille tradition qui remonte au Grand Jeu du XIXème siècle. La France, de tradition arménophile, n’est pas intervenue et n’interviendra pas. Paris demeure co-présidente du groupe de Minsk et travaille à une solution pacifique, mais son influence est limitée car elle n’a pas d’intérêts stratégiques dans cette région qui reste un pré-carré russe, bien que menacée par l’entrisme turc.
Reste l’aide financière, cette enveloppe de 2,4 milliards d’euros promise par l’Union européenne à l’Arménie pour se reconstruire ; mais rien n’est réellement fixé. Tant que l’Arménie ne sera pas en mesure de présenter des projets correspondants aux critères de Bruxelles, il y a peu de chances que cet argent arrive à destination.

(1) L'Organisation de défense militaire du traité de sécurité collective (OTSC) regroupe l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan.

18/02/2022 - Toute reproduction interdite


Manifestation contre l'inaction de la communauté internationale concernant le conflit militaire sur la région séparatiste du Haut-Karabakh, devant le bureau des Nations unies à Erevan,le 19 octobre 2020.
© Hayk Baghdasaryan/Photolure via Reuters
De Fild Fildmedia