Début novembre, l’Elysée a consacré un Conseil de défense à l’opération Barkhane. A la veille de révisions stratégiques rendues nécessaires par les récentes évolutions politiques au Mali, Thomas Gassilloud, député (groupe Agir Ensemble) du Rhône, co-rapporteur du budget de l’armée de Terre à l’Assemblée Nationale, a lancé dans l’hémicycle le débat des contreparties de notre engagement. Spécialiste des questions de défense et de souveraineté, ex-réserviste dans les chasseurs alpins et entrepreneur dans le numérique, cet élu pragmatique pose les vraies questions. Il les relaiera à l’occasion des travaux de la mission d’information sur le Sahel qui vient d’être créée et dont il fait partie.

                                                            Entretien conduit par Mériadec Raffray

Fild : La hausse en 2021 de 1,7 milliard d’euros des crédits pour la défense suffira-t-elle alors que les opérations militaires se multiplient : le renfort d’un millier de soldats pour l’opération Barkhane en janvier, l’intervention au Liban cet été, 4 000 hommes supplémentaires pour l’opération Sentinelle sur le territoire national fin octobre ?

Thomas Gassilloud : Cette trajectoire de hausse était indispensable pour sauver notre modèle d’armées complet, le réparer et le moderniser pour lui permettre de faire face à tous les scenarii possibles. Cela ne doit pas créer une illusion. Si l’on donne aux armées les moyens de tout savoir faire, elle ne pourra pas tout faire en même temps. Ce sursaut budgétaire ne peut pas nous exonérer de choisir nos combats actuels et futurs. Les interventions à l’extérieur (les « Opex ») devront être mises en balance avec les engagements sur le territoire national (les « Opint »), appelés à augmenter face aux menaces actuelles.


Fild : Cette hausse financière ne risque-t-elle pas d’être absorbée par l’explosion du surcoûts des opérations ?

Thomas Gassilloud : C’est effectivement un risque. Aux opérations que vous mentionnez, il faut ajouter l’opération Résilience dans le cadre de la lutte contre la pandémie. En 2020, le surcoût devrait atteindre le record de 1,6 milliards d’euros. C’est au moins 400 millions d’euros de plus qu’anticipé. Jusqu’à présent, les tensions de trésorerie ont été évitées grâce à un budget en hausse. Le premier confinement a un peu retardé les livraisons de matériels prévues. C’est en 2021 que la trésorerie du ministère va se tendre. L’inquiétude est légitime.

Fild : Au regard du niveau et du coût de ses engagements, le armées devront elles se résoudre à diminuer leur empreinte au Mali, comme le souhaitent ceux qui dénoncent le manque de résultats ?

Thomas Gassilloud : Nous avons besoin d’un véritable débat stratégique. Concernant le risque du sur-engagement, en 2018, dans mon rapport sur la préparation opérationnelle des unités, j’ai montré qu’en 2015, l’année où on avait mobilisé massivement les armées suites aux attentats de janvier et de novembre, le taux d’occupation des camps d’entraînement militaires avait brutalement chuté. Pour une armée de flux, qui renouvelle en permanence ses effectifs, c’était prendre le risque qu’une génération de soldats n’acquiert pas toutes les capacités du combat de haute intensité. Entre temps, le cœur opérationnel de l’armée de Terre a regagné en épaisseur, passant de 66 000 à 77 000 hommes. Une ces clés pour gérer les pics d’efforts serait d’employer davantage les forces de réserve, en particulier sur le territoire national.

Fild : Nos hommes enchaînent les succès tactiques pour Barkhane, comme la neutralisation de 50 djihadistes d’Aqmi le 30 octobre. Sont-ils condamnés à jouer indéfiniment les pompiers au Sahel ?

Thomas Gassilloud : Nos nombreux succès tactiques illustrent la redoutable efficacité de nos armées. Avec 5 100 hommes, nous traitons une zone grande comme l’Europe, même si nous nous sommes recentrés sur la zone des trois frontières, dans l’est du Mali. Ces succès nous rapprochent-ils pour autant de l’état final recherché, la stabilisation du Mali et du Sahel ? Clairement, ils sont nécessaires mais pas suffisants. A un moment donné, il se disait : « la France ne doit pas faire de politique au Sahel ». Grave erreur. Ce qui fonde notre engagement sur place, c’est l’appel à l’aide des Etats. Nos succès tactiques ne doivent pas servir à figer les équilibres, mais à les faire évoluer. Plus qu’un droit, il semble que c’est un devoir pour la France d’exiger des contreparties politiques de ceux que l’on aide. Je rappelle la formule : « la guerre n’est que la continuité de la politique par d’autres moyens ». Dans nos interventions africaines en général, le grand piège est d’agir de manière inconditionnelle, au nom de liens historiques. Aujourd’hui, chaque intervention doit être conditionnée à l’attente de buts politiques précis pour que l’on prépare des sorties de crise rapides. A défaut, c’est l’enlisement assuré. C’est une bonne chose que Jean-Yves Le Drian et Florence Parly aient repris contact avec le nouveau pouvoir de transition à Bamako.

Fild : Quelles conditions politiques exiger du nouveau pouvoir au Mali ?

Thomas Gassilloud : Au-delà de l’action armée, il faut réduire les motivations à rejoindre les groupes djihadistes. Or, un consensus se dégage sur l’idée que les recrues locales des katibas terroristes qui opèrent au Mali, sont motivées moins par la religion que par les défaillances de l’Etat : les bavures des forces de sécurité, la corruption, les politiques publiques injustes ou non inclusives vis à vis de certaines ethnies. Au-delà de la mise en place des accords d’Alger de 2015 entre Bamako et les parties prenantes du conflit au Nord du pays, la France doit conditionner son appui militaire à des efforts rapides en matière de gouvernance, afin que les Etats regagnent de la légitimité auprès de toutes leurs populations. A mes yeux, le coup d’Etat des militaires Malien est la résultante d’un ras le bol populaire. Soyons pragmatiques : transformons cette événement en opportunité pour avancer.

Fild : En tout état de cause, cela demandera encore du temps…

Thomas Gassilloud : Indéniablement, le temps joue contre nous. Cette opération interminable coûte cher et aguerrit l’ennemi, alors que nous avons besoin de retrouver des marges de manœuvre stratégiques dans ce monde où les crise se multiplient et s’enchevêtrent. Il faut savoir être pragmatique pour accélérer l’histoire. A mon sens, il faut tâcher de ne pas être un obstacle à un dialogue politique local élargi, en fixant nos lignes rouges.

26/11/2020 - Toute reproduction interdite


Thomas Gassilloud
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De Meriadec Raffray