Thierry Bailliet est polyculteur dans le Pas de Calais. Depuis neuf ans, Il diffuse des vidéos pour faire connaître sa profession au plus grand nombre sur sa chaine Youtube «  Thierry Agriculteur d’aujourd’hui ». Il vient de lancer une campagne de crowdfunding pour financer un projet intitulé « Raconte-moi l’agriculture », lequel a pour objectif d’offrir de nouvelles sources de compréhension du monde agricole et de contrer l’agribashing.  Propos recueillis par Peggy Porquet

Pourquoi le monde paysan souffre- t-il d'un manque de reconnaissance en France ?

Dans les années 50, le monde urbain avait encore beaucoup de contacts avec le milieu paysan. Mais l’arrivée de la grande distribution et des nouveaux modes de consommation a induit une sorte d’éloignement. Aujourd’hui, le consommateur recherche la simplification et l’efficacité dans l’achat des produits. Nous en sommes arrivés à des extrêmes avec, par exemple, des enfants qui pensent que les poissons sont carrés. Parallèlement, l’agriculteur a perdu contact avec le consommateur et n’a pas forcément jugé nécessaire d’expliquer ses pratiques. Nous avons une part de responsabilité. Lorsque que mon enfant s’est fait insulté il y a six ans à l’école à cause de ma profession, nous n’en n’étions pas encore à un niveau aussi élevé que maintenant avec l’agribashing. On nous qualifiait de manière péjorative, mais jamais de façon très méchante. A l’heure actuelle, avec les nouveaux systèmes d’information, ou de « non information » constitués par les réseaux sociaux, les médias ne font plus un travail de recoupement et de vérification des informations, qu’elles soient techniques ou scientifiques, pour mettre quelque chose de réel à disposition de l’auditeur. On utilise la peur, comme certaines ONG qui ont pris le dessus sur l’information et répandent des fakes news. Je ne nie pas qu’il y ait des problèmes réels dans la production, mais ils sont amplifiés, parfois détournés par une infime partie de gens mal intentionnés. Cela crée des troubles, de la panique et un phénomène de rejet.

Face aux difficultés, quels sont les soutiens que peuvent recevoir un éleveur ou un agriculteur?

Les agriculteurs n’ont pas par définition une vocation à l’endettement. Nous avons déjà un grand sentiment de fierté, car Il existe très peu d’exploitations mises en faillite ou en redressement judiciaire. Avant d’en arriver à l’extrême, l’exploitant va pratiquer la décapitalisation en cédant des terres, il va revendre une partie du matériel, voire suspendre son activité et la céder. Il existe aussi des dispositifs comme Agrea (Ex agridif) qui proposent un accompagnement pour les agriculteurs en difficulté. Il existe encore dans certains départements des initiatives et des structures permettant aux agriculteurs de les écouter et de les orienter, en partenariat avec les Cuma*.

En quoi la mise en place des ZNT* impacterait les producteurs de grandes cultures ?

Je dirai que le premier impact est psychologique. J’ai un collègue qui a fait un calcul sur sa zone de grandes cultures où le temps des applications d’une pulvérisation sur ses parcelles représente au total 2 minutes 30 par an. Donc le temps est minime. Toutefois, je ne suis pas scientifique pour affirmer qu’il n’y a pas d’impact sur la santé. En dehors de cet aspect, nous avons été interloqués par la volonté d’un maire d’élargir la ZNT à 150 mètres. Maintenant on nous parle de 5, 10 mètres. Les chiffres varient, mais c’est bien parti pour nous tomber dessus et cela va nous obliger à changer nos pratiques sur ces bordures. On va peut-être cultiver différemment, et cela va forcément causer une perte financière. Soit on aura un rendement moindre parce que l’on n’aura pas fait les interventions nécessaires, soit on aura une bande de 5 mètres ou 10 à entretenir près des habitations. Et créer une perte de surface demande un coût d’entretien supplémentaire. Pour les agriculteurs n’ayant pas de voisins, la mise en place de la ZNT aura très peu d’impact, pour les autres, ce sera compliqué. Un calcul avait été fait : si la ZNT de 150 mètres était appliquée, ce serait 20% de la surface agricole française qui disparaîtrait. Ce qui veut dire aussi que l’on va produire moins, que l’on va importer des produits de l’étranger qui ne répondent pas aux mêmes normes pour nourrir la France ! Je ne pense pas que l’on en arrive à ces extrêmes, parce qu’une zone de 150 mètres paraît aberrante. J’ai pu voir dans certaines régions les conséquences de ce genre de mesures : dans les zones ou les maisons sont dispersées tous les 300 ou 400 mètres, cela veut dire que la moitié des parcelles sont incultivables (...).On se dit bien sûr que cette mesure permettra aux agriculteurs de passer au bio. Mais cette démarche est bien spécifique et je ne suis pas sûr que certains produits utilisés en bio seront autorisés dans ces ZNT.

La sensibilisation à l'adoption de la consommation de produits locaux et la favorisation des circuits courts fait-elle partie des solutions qui soulageraient la situation des agriculteurs et des éleveurs ?

C’est vrai que l’adoption du circuit court aiderait. Mais cela reste limité car le consommateur a l’habitude d’aller dans les grandes surfaces. Ces dernières peuvent acheter à proximité, mais cela représente une part encore relativement limitée. Les grandes surfaces vont dans ce sens là car il y a de la demande, cependant c’est parfois un peu de la façade, de la publicité. Par exemple, des grandes enseignes vont au Salon de l’agriculture en disant qu’elles achètent du local, alors que dans les faits, beaucoup de leurs produits viennent de l’étranger.

Il faut en fait changer nos habitudes de consommation : consommer bio (si les revenus le permettent), rechercher des labels pour répondre au bien être animal, des appellations d’origine contrôlée, etc. Il y a une autre notion simple : pourquoi ne pas simplement manger français ? Acheter français permet en effet de limiter les importations de produits avec des normes que l’on ne maîtrise pas - même s’il y a des pays qui sont vertueux -, et de limiter les déplacements. Plusieurs échelles peuvent ainsi être mises en place pour consommer plus intelligemment. (…). Il faut également souligner que nous ne sommes pas compétitifs du tout pour certains produits. On nous a imposé des normes draconiennes. Je pense notamment à la cerise dont la production a pratiquement disparu en France, car certains produits de traitement ont été interdits.

Quel est l’objectif de votre projet " Raconte-moi l'Agriculture" ?

L’objectif est de mieux faire comprendre aux citoyens français nos problématiques grâce à des reportages documentaires qui permettent d’aller à la rencontre d’agriculteurs dans toute la France, déclinés sur les réseaux sociaux et par un livre. L’objet est d’expliquer la complexité et la diversité de la production de l’agriculture française (…). L’objectif de « Raconte-moi l’agriculture », c’est en fait de permettre aux agriculteurs de renouer avec la population.

*Coopérative d’utilisation du matériel agricole.

** Zone Non Traitée

03/10/2019 – Toute reproduction interdite


Un agriculteur français conduit sa moissonneuse-batteuse alors qu'il récolte du blé dans un champ au coucher du soleil à Trescault, près de Cambrai, le 5 août 2015.
Pascal Rossignol/Reuters
De Peggy Porquet